alphabétisation

Dans les développements contemporains post-bioniens de la psychanalyse, et notamment dans les travaux des auteurs italiens, nous trouvons des élaborations très intéressantes à propos de la symbolisation. Ces élaborations rapprochent fortement la psychanalyse, la phénoménologie et les approches post-modernes ; y réside un même souci de donner corps à ce qui s’ouvre d’inconnu au devant de soi.

L’expression n’est plus considérée uniquement comme la mise en forme de ce qui loge dans le créateur, que ce soit inconscient ou pas. L’expression devient la lancée au devant de soi de ce qui presse à venir d’un soi futur, en formation.

Dans ce modèle de travail, la relation thérapeutique, tout en étant bien entendu encore habitée de répétition et de transfert, devient avant tout une création. 

Dans la majorité des écoles de pensée de l’art-thérapie, les créations sont abordées comme d’autres productions psychiques, comme des rêves, comme des lapsus, des actes manqués ; elles sont comprises comme donnant forme à ce qui a glissé dans l’inconscient du créateur. Le travail thérapeutique ayant alors la fonction de permettre de récupérer ce qui a été perdu au travers du déploiement des élaborations symboliques. 

Par contre, dans ce courant de pensée post-bionien, comme en phénoménologie, les créations sont abordées comme des mises en forme de ce qui n’a jamais encore été là, elles sont poïétiques. Selon A. Ferro, elles sont également des signaux de la manière dont le patient reçoit les interventions du thérapeute, de la manière dont le patient ressent l’impact des interventions du thérapeute sur le développement du champ thérapeutique, « comme quelque chose qui l’aide, ou comme quelque chose qui le plonge encore plus dans une situation de malaise » (Ferro 2004).   

Dans ce courant de pensée qui apporte une référence théorique essentielle au concept de poïétique, la création n’est pas considérée comme la production d’une seule personne, mais comme la production du champ de tous les partenaires en présence.  Dans ce site, les élaborations de la situation clinique de Jeanne et de sa cabane en sont un bel exemple. 

En développant les concepts de W. Bion, Antonino Ferro a conceptualisé le déploiement de la fonction alpha, la capacité de rêverie, de la manière suivante : 

1 - Sensorialité, stimulations extéro-proprioceptives : éléments béta

2 - Les éléments béta rencontrent et participent à engendrer la fonction alpha, fonction
     digesto-imagino-poïétique de l’appareil psychique : émergence des pictogrammes

3 - Déploiement de la capacité narrative de l’appareil psychique : création de récits. 

Les éléments béta n’ont pas de forme, ils n’existent pas, ils se passent mais ne sont pas vécus. Cela va dans le sens de D.W. Winnicott qui, dans son article posthume sur l’angoisse d’anéantissement, a présenté des événements qui se sont passés mais n’ont pas été vécus. Pour exister, les éléments béta ont besoin d’être mis en forme par la fonction alpha. Ferro montre comment ils naissent à l’existence en prenant forme, forme imagée pour cet auteur, c’est-à-dire forme d’élément alpha, dans le modèle de Bion. Ces éléments alpha sont les matériaux de base avec lesquels les humains construisent des narrations, sous forme de séquences plus ou moins complexes, jusqu’aux grandes théories mythologiques et scientifiques.  

La pratique quotidienne de l’art et de la poïétique m’a invité à reprendre en grande partie cette théorisation qui se trouve confirmée par la confrontation aux processus vécus. Par contre j’apporte deux nuances, importantes à mes yeux, que je vais présenter brièvement maintenant. 

La première nuance vient relativiser la dimension prioritairement visuelle que Ferro fait des éléments alpha. Il me semble que s’ils peuvent bien être visuels, ils se situent aussi très souvent dans d’autres modalités expressives, comme gustatives, sonores, corporelles spatio-posturales. Les recherches de P.Knill sur les modalités expressives le montrent également de manière très convaincante. Les recherches de D. Anzieu sur les représentants formels allaient aussi dans cette direction. 

La seconde nuance concerne le développement des narrations. Dans mon expérience, il vaut la peine de considérer au moins deux niveaux de complexité narratives et de composition qui me paraissent engager des processus tout de même passablement différents : le niveau de la séquence alfa et le niveau du récit. 

Je propose de schématiser ainsi le processus d’alfabétisation, pour reprendre le vocable de Bion et de ses suivants. L’alphabétisation est le processus  sans fin de transformation des éléments béta en éléments alfa, puis en séquences alpha et en récit. Ce processus étant effectué par la fonction alpha de la personne en question, de son thérapeute et du champ des partenaires en présence.
 

élément béta              élément alpha                 séquence alpha           composition 


Sensation                     pictogramme                   rush style              récit, mythe
Affect                           audiogrammes                images tv               histoire, théorie
                                   kinesthésiogramme         no comment           chorégraphie  
                                                                                                     mise en scène          

Les créations qui apparaissent en séance, qu’importent donc les moyens expressifs se situent à l’un ou l’autre de ces niveaux. Il est intéressant de repérer àqule niveau pour offrir un accompagnement judicieux. 


Elément béta

Certaines créations apparaissent dans la logique de l’élément béta, elles sont simplement projetées dans le champ au moyen de l’identification projective. Cette projection se fait dans la création elle-même, dans la manière dont cette création est faite ou dans le contexte relationnel de l’expression. 


Elément alpha

Certaines créations surgissent, souvent avec surprise et fort sentiment esthétique, ce sont des éléments  alpha que je propose de nommer des formes alpha dans le terrain qui est le nôtre et qui propose de penser avec des formes effectives. Ce sont bien entendu des images, mais plus largement des formes essentielles qui ne font pas référence qu’aux seules capacités visuelles. Elles sont souvent à peine perceptible par la conscience, des sons, des rythmes, des souffles, des couleurs d’une certaine nuance précise, des gestes, des postures, ... Ces créations semblent belles et justes aux partenaires, dans leur jugement esthétique. On se dit : « Ca sonne juste », « c’est exactement cela qu’il fallait», « Ca fait plaisir ». Nous rejoignons là les propositions de Donald Meltzer sur le conflit esthétique, qui relie le sentiment de la beauté à l’advenue d’une forme à propos du monde que l’on contacte. L’informe de l’élément alpha, qui peut éveiller de la douleur et de l’effroi, se trouve subitement doté d’un sens, c’est-à-dire d’une forme, d’une direction, d’une dimension « charnelle ». Y est associé le sentiment de la beauté.
 

Séquence alpha

D’autres créations consistent en des élaborations de ces formes alpha, elles apparaissent sous la forme de petites structures organisées, des « séquences alpha » (Neri, 2000). Dans la modalité verbale, des mots plus abstraits puis des phrases apparaissent, ces phrases ne racontent pas encore vraiment, mais elles proposent un assemblage plus complexe que la simple forme alpha. Elles donnent des situations, des relations, des états, des mouvements liants sujet et objet de l’action. Elles sont faites de substantifs et de verbes, même parfois de compléments. Dans la modalité des images, c’est une image qui contient plusieurs formes liées entre elles dans un certain rapport qui suggère une histoire ou simplement un déroulement temporel. Dans le monde sonore, c’est des phrases musicales, des suites de sons et de rythmes, des ritournelles que l’on peut tenir ou répéter, qui dialoguent. Dans la modalité gestuelle, c’est une suite de geste rythmique et répétable, identifiable à laquelle on peut donner un caractère, une identité. Dans la modalité scénique, c’est un geste qui parle, qui entre en lien encore une fois avec d’autres gestes, un personnage surgit, les gestes racontent, suggèrent, un futur est ouvert.
 

Composition

D’autres créations encore naissent et racontent carrément une histoire. Ici, c’est un conte ou un récit. Là c’est un tableau composé, une fresque ; là encore c’est une chorégraphie, et ici c’est une pièce de théâtre. Les liens sont complexes, le nombre de personnages est grand, temps et espaces sont ouverts dans tous les sens, il y a référence à un contexte. Souvent il m’apparaît que le niveau de la composition est plurimodal, c’est-à-dire qu’il est habité de phénomènes vécus dans plusieurs modalités.

Le saut logique me semble assez important entre ces deux derniers niveaux de complexité pour les penser séparément. Dans les expériences d’ateliers thérapeutiques, le positionnement du thérapeute me semble s’y déployer différemment. Son accompagnement devant, lui aussi, se différencier. 

Pour bien comprendre ce chapitre, je propose de réfléchir sur la base d’un dispositif que j’ai formalisé à l’Atelier. Il s’agit d’un développement du jeu du squiggle que Winnicott avait présenté dans plusieurs de ses ouvrages. J’ai tout particulièrement étudié ce jeu pour en comprendre les tenants et les forces. Je l’ai développé dans plusieurs modalités expressives et en en déployant certains potentiels qui ne sont pas présents dans la méthode classique de Winnicott.
Ma proposition invite à une réalisation en plusieurs étapes, la première est de gribouiller au crayon sur une feuille, puis, seconde étape, de passer la feuille à un partenaire qui va transformer le gribouillis en le prolongeant, le transformant en ce qui lui apparaît dans l’informe du gribouillis.  La troisième étape consiste à nommer les dessins, à les porter au mot en mettant en valeur ce qu’ils ont d’essentiel. Jusque là nous sommes dans la méthode de Winnicott, la suite est nouvelle. La quatrième étape, réalisée individuellement consiste en l’écriture d’un conte à partir des dessins qui en sont les images. Il est possible à cette étape de transformer encore les dessins et de les assembler dans n’importe quel ordre. Une cinquième étape invite les participants à se lire les contes en sous-groupes et à composer une variante nouvelle dans laquelle leurs histoires vont s’imbriquer. Cette variante groupale est mise en scène théâtrale, avec décors, accessoires et vêtement si nous avons le temps, puis jouée aux autres sous-groupes. Une sixième étape consiste en un temps de parole en grand groupe.

La première étape de gribouillis invite à exprimer des éléments béta, informes, très ancrés dans la gestualité, le tonus, le rythme corporel.
La seconde étape, la transformation du gribouillis en une forme graphique presque toujours figurative ou géométrique, l’expression est celle d’un élément alpha.

La troisième étape invite à nommer l’image, c’est-à-dire à donner plus de corps à l’essentiel de l’élément alpha, à en choisir l’aspect central tout en l’ancrant dans la logique discursive du langage.
La quatrième étape, la création du conte, invite à déployer une séquence alpha, voire pour certains participants une petite composition.
La cinquième étape propose, dans l’assemblage des contes et la création d’une pièce de théâtre, d’explorer une composition. Il faut composer avec des éléments très divers, trouver les lignes de force, les attracteurs d’un nouveau récit, plus complexe, dans lequel chacun peut trouver une place. L’oscillation PS – D de Bion est en plein fonctionnement, de même que la capacité de rêverie
La sixième étape permet de développer une attitude réflexive et de nommer, une fois encore, les éléments essentiels du processus vécu et d’imaginer la manière dont ils peuvent nourrir la réflexion du jour. 

Ce dispositif me semble exemplaire pour comprendre le déroulement de l’alphabétisation. En cela il concentre un bon nombre des aspects spécifiques de la poïétique. 

En conclusion de ce chapitre, je propose de comprendre que le processus poïétique est fait d’alphabétisation qui est une activité du champ lui-même. Chaque expression qui apparaît dans le champ se situe à un quelconque endroit de la lignée d’alphabétisation et possède sa logique propre. Le thérapeute gagne à identifier le lieu des créations qu’il rencontre afin d’accompagner le processus poïétique du champ au mieux.

Le processus créatif rejoint alors le processus thérapeutique en ce sens qu’il permet de donner sens, signification et direction à l’élan poïétique du champ.