analyse des résultats étape 1

Les points de vue principaux

Comme nous l'avions imaginé au départ nous retrouvons les points de vue les plus connus en quantité dominante: intra psychique (28%), inter relationnel (19.2%) et émergence créatrice (38.8%).
Un autre point de vue très présent (26.5%), nommé à titre provisoire "point de vue du phénomène", a émergé de la recherche.

Dans ce point de vue du phénomène, deux attitudes légèrement différentes sont présentes:

- le contact avec l'événement de la séance en début ou en fin de texte, tout comme en début
  ou en fin de séance
- le retour à de la description phénoménologique des événements pendant le récit de la séance
  ou en cours de séance.  

Ces quatre points de vue ont été présents dans tous les protocoles de tous les praticiens, sans exception. Ceci est un constat que nous considérons comme majeur car il permet de modéliser les modalités d'appréhension et de pensée des praticiens de notre recherche avec bonne fiabilité.

Les points de vue intra psychique et inter relationnel (47.1% à eux deux), montrent les fortes attaches théoriques des praticiens à certaines écoles de pensées psychothérapiques, à savoir : les théories métapsychologiques des thérapies des profondeurs issues de la psychanalyse et les théories systémiques et inter-relationnelles.

Il est vrai que ces deux courants fournissent une bonne partie des concepts psychologiques enseignés actuellement dans la plupart des cursus d'art-thérapie.

Le point de vue de l'émergence créatrice (38.8%) indique un fort enracinement des praticiens dans le domaine artistique. Il montre que les art-thérapeutes ne font pas qu'utiliser l'art comme un simple outil dans des buts autres, thérapeutique par exemple. Au contraire, ils tendent à développer une forme d’appréhension et une pensée propres au domaine de l'art.

Le point de vue du phénomène (26.5%), quatrième point de vue dominant, indique certainement une modalité d'appréhension influencé par la phénoménologie et provenant des sciences humaines.

Le fait que les points de vue de l'émergence créatrice et du phénomène représentent à eux deux 65.3% des modalités d'appréhension pratiquées indique que les professionnels ont déployé une grande attention à l'expérience d'une rencontre unique et nouvelle, centrée sur la création et les potentiels de développement de cette situation.

Nous pouvons dire que les praticiens observés dans cette recherche montrent une capacité commune à pouvoir déployer leur appréhension selon ces quatre points de vue dominants, avec des différences de style, comme nous le voyons plus bas. En cela, tous s'appuient sur des attitudes valorisées et communément pratiquées dans les sciences thérapeutiques.

Les points de vue particuliers issus de cette recherche

D'autres points de vue, pressentis au début de la recherche, car détectés dans nos propres pratiques, ont été observés en moindre mesure, à savoir ceux du plan communautaire (1.3%) et du champ relationnel (6%).  Ce dernier est présent dans une bonne partie des présentations tout de même.
Ils sont peu utilisés en art-thérapie car, probablement liés à des théories novatrices de certains courants de la thérapie en général, ou encore parce que liés à d'autres sciences humaines comme la sociologie, l'ethnologie ou la philosophie. Il n’est donc pas étonnant de ne les retrouver que dans certains protocoles de certains praticiens.

Ces points de vue sont liés à des développements encore minoritaires de l'art-thérapie, mais néanmoins très intéressants, car ils paraissent provenir de développements très contemporains des sciences humaines et thérapeutiques. Ils seront peut-être parmi les points de vues les plus spécifiques de la poïétique dans les années à venir.

Il s’agit, dans le point de vue communautaire, de la prise en compte des dimensions socioculturelles et, en temps réel de l'institution qui accueille les patients. En quoi et comment les créations réalisées en atelier nourrissent-elles la communauté des personnes impliquées dans et autour du soin.

Le point de vue du champ relationnel, lui, est issu de recherches de pointe dans le domaine psychanalytique post-bionien ainsi que dans les théories psychologiques gestaltistes. Ce dernier point de vue place la constitution et l’intervention d'un terrain sous-jacent à la relation thérapeutique présents comme focus dominant, aussi important que les dimensions plus traditionnelles du transfert-contretransfert, par exemple. Ce point de vue est d’ailleurs aussi à considérer comme un pont entre la psychanalyse et la phénoménologie (Merleau-Ponty, 1945, Stern, 2004).

Les phénomènes imprévus

D'autres phénomènes imprévus dont nous n'avons bien perçu l'existence qu'en cours de recherche nous ont semblé très intéressants, à savoir:

La mixité de point de vue, qui montre l'aptitude des praticiens à diriger leur appréhension sur deux points de vue différents à la fois (émergence créatrice et inter relationnel dans l'exemple du praticien 3 cas 3 présenté plus haut). Il semblerait que le style propre à chaque praticien tient en partie à l'usage préférentiel de l'un ou l'autre point de vue ainsi qu’à certains mixages préférentiels de points de vue.

La différenciation du point de vue intra psychique en deux direction, l'une concernant celui du patient, l'autre celui du thérapeute. Tout en nous paraissant être de même nature, elles nous semblent devoir être différenciées car elles n’ont pas toujours été associées dans les démarches des praticiens. Elles se rattachent d'ailleurs à des courants différents des thérapies de l'intra psychiques qui se concentrent plutôt sur les phénomènes transférentiels pour un courant, contre-transférentiels pour un autre courant, ou encore sur les deux en parallèle et de façon liée pour un troisième et dernier courant.

L'émergence d'un point de vue que l'on a nommé  "champ poïétique", qui pourrait être spécifique à notre domaine et très intéressant pour l'avenir de la connaissance des processus poïétiques. Il est constitué à partir de deux vertex différents, celui de l'émergence créatrice et celui du champ relationnel. Il nous est apparu de plus en plus, au fil de la recherche, comme étant un point de vue en soi, dépendant directement de la situation d'atelier d'expression à visée thérapeutique, donc spécifique à l'art-thérapie.
Il signalerait une modalité d'appréhension orientée sur les ressources expressives et créatrices mobilisées par la situation thérapeutique dans le temps présent et dans son mouvement et déploiement propre.

Ce point de vue pourrait même être le point de vue le plus spécifique de la poïétique. Sa présence en faible pourcentage (2.8%) serait compréhensible selon l'hypothèse suivante : l'art-thérapie est en mutation, allant d'un collage primitif d'art et de thérapie, très ancré dans les disciplines d'origine vers une discipline en soi, que nous nommons la poïétique. Celle-ci se focaliserait essentiellement sur les processus d'émergence créatrice du développement des humains et de leurs sociétés. Cette discipline en vient peu à peu à construire ses spécificités et concepts propres, tant sur les plans théoriques que méthodologiques. Le point de vue du champ poïétique en serait l'un des concepts.

La multiplicité des points de vue. Chaque présentation de séance, qu'elle ait été écrite par l'un ou l'autre des praticiens, recouvre au moins 4 points de vue différents, souvent 6 à 8. Cela indique la capacité des praticiens à passer d'un point de vue à un autre de manière complexe et souple; d'être présent de manière évolutive et différenciée face aux événements de la séance.
Or nous avons dit plus haut que les praticiens sont issus d'écoles différentes de l'art-thérapie; cela démontre une très bonne cohérence et validité des résultats et des concepts étudiés. 

Les styles personnels. Dans l'ensemble des séances présentées, chaque praticien utilise de manière dominante et dans des proportions légèrement différentes 3 ou 4 points de vue dominant et démontre par là un style propre dans le rapport entre ces différents points de vue entre eux.
Il nous est apparu que la répartition de chaque point de vue n'est pas égale tout au long d'une présentation de séance, nous le verrons plus loin en détail. Le point de vue du phénomène, par exemple, est en général dominant en début de séance, le point de vue de l'émergence créatrice domine le milieu des séances et le point de vue de l'intra-psychique se rencontre plus en fin de séance. Il nous semble que cet usage temporellement différencié des points de vue à l'échelle d'une séance participe aussi à la constitution des styles des praticiens. 

Ces découvertes sur les points de vues particuliers, leur mixité et la spécificité de certains d'entre eux nous renvoient aux problématiques de l'expression telles qu'élaborées par M. Merleau-Ponty, E. Husserl, M. Heidegger, H. Maldiney et, plus récemment, J. Broustra dans le champ de l'expression et de l'art-thérapie.

Commentaires, phénomènes émergents et ouvertures 

Confirmation de la réalité du concept de point de vue

Le concept de point de vue que nous avons étudié se montre très cohérent, il a rapidement été compris et utilisé tant dans notre groupe de recherche que dans les rencontres avec les praticiens. Nous l'avons peu à peu intégré et élaboré, ce qui soutient sa validation selon le principe de cohérence interne, principe scientifique reconnu en recherches qualitatives.

Ce concept permet de comprendre les apports du praticien à la dynamique des séances et conduit d'autre part à penser en termes de complexité et d'intersubjectivité les événements et le matériel d'une séance.

Chaque séance peut être vécue dans différents "mondes" qui proviennent et produisent différents points de vue. Le matériel est le même, mais le vécu en est différent. Patient et thérapeute, client et animateur d'atelier peuvent se rencontrer ou non dans le même monde, engendrant une plus ou moins forte sensation de congruence relationnelle, d'alliance thérapeutique, de rencontre.

On peut entrevoir les influences que ce constat peut avoir sur la méthodologie d'animation des ateliers; les praticiens conscients de l'existence de cette dimension seraient certainement mieux à même d'améliorer la qualité de leur présence thérapeutique. Ils seraient aussi mieux à même de s'engager à rencontrer leurs patients dans un monde créé en commun.

Nous voyons que ce concept de point de vue ajoute une nouvelle spécificité à notre champ professionnel. Ceci au-delà des classiques différenciations opérées dans le champ de l'art-thérapie comme celles qui identifient les clients-patients selon leurs types de troubles, leur pathologie ou leur âge. Ou encore celles qui spécifient les types d'arts proposés par les praticiens. Ou encore celles qui spécifient les vecteurs des interventions: thérapeutique, développement personnel, éducation, lien social,… Notre nouveau concept est clairement ouvert sur les processus subjectivants et intersubjectivants, comme nommés au début de cette page.

Une hypothèse de travail pour une recherche ultérieure  pourrait être l'idée que la capacité du patient et du thérapeute à se rencontrer dans un même monde, ou d'inventer le même monde, serait en relation causale avec l'efficacité thérapeutique.

La seconde phase de l'analyse des données de cette recherche, présentée plus bas porte sur l’évolution de l’usage de ces points de vue au fil de séances.

La poly-vision

Chaque praticien a montré sa capacité à passer successivement par plusieurs points de vue dans une même séance et même dans un même mouvement d'appréhension. La pureté d'un point de vue lié à une école de pensée, qui pouvait sembler normal au début de la recherche, n'est pas apparue.

Au contraire, les praticiens, qui sont tous issus de formation d'art-thérapie différentes, montrent de manière cohérente cette capacité à appréhender de manière complexe et souple leurs séances. Cette capacité de poly-vision nous semble même être un aspect tout à fait représentatif de la fonction de poïéticien.
La capacité de poly-vision nous semble être en bonne cohérence avec les théories intégratives contemporaines des sciences thérapeutiques.

Elle permet une approche sensible et souple du patient, de ses proches et de leurs besoins.

Points de vue traditionnels et importés et points de vue nouveaux

Certains points de vue semblent importés des écoles de pensée psychothérapiques traditionnels, comme le point de vue intra psychique ou celui de l'inter relationnel systémique.
D'autres points de vue, minoritaires ou peu exploités pourraient être issus d'autres sciences humaines, telles que la philosophie ou l'anthropologie ou encore de l'art, en ce qui concerne le point de vue de l'émergence créatrice, le point de vue communautaire ou celui du champ relationnel. Il serait intéressant de voir comment, à l'avenir, l'enrichissement de notre domaine par ces sciences-là pourrait croître et, par-là, équilibrer la très forte présence de la psychologie et de la médecine que nous constatons souvent dans l'art-thérapie.
Le point de vue de la création se révèle être le plus présent et en quantité les plus semblables entre chaque praticien, ce qui est rassurant lorsqu’on se situe dans une thérapie par la création.
Enfin, d'autres points de vue semblent être reliés aux spécificités de la poïétique et pourraient être des émergences tout à fait originales de notre domaine, tels que le point de vue du champ poïétique. En ce sens ils seraient au cœur de notre identité professionnelle et participeraient activement à la constitution d'une nouvelle profession. La connaissance de ces points de vue demanderait à être étendue.

Homogénéité et styles individuels des 6 praticiens et des 30 cas étudiés

Quoi qu'il en soit, les praticiens étudiés dans cette recherche présentent une forte homogénéité des points de vue utilisés pour appréhender le matériel de leurs séances, ceci malgré le fait qu'ils ont tous été formés dans des courants différents de l'art-thérapie et qu'ils utilisaient des moyens expressifs très divers (dessin, peinture, contes, musique, mouvement, modelage, marionnettes,…).
Les deux praticiens qui travaillent dans le même hôpital montrent une certaine ressemblance de la manière de répartir leurs points de vue, on peut comprendre cela par le fait qu'ils se rencontrent régulièrement pour parler de leur pratique.
Deux autres praticiens qui se rencontrent régulièrement dans un séminaire de réflexion montrent aussi une forte cohérence de manière d'utiliser leurs points de vue sauf dans le cas du point de vue du phénomène. Or l'équipe de recherche a été en lien assez proche avec ce séminaire et y a présenté des résultats intermédiaires qui ont influencé la réflexion et la dynamique des participants de ce séminaire. Les données issues du praticien 6 ont été recueillies après ces élaborations et démontrent un impact rapide de la recherche sur le style d'appréhension de ce praticien.

Des styles individuels émergent qui pourraient être liés à l'aménagement de l'usage de ces points de vue, des dominances légèrement différentes, des associations et mixages de points de vues différents, des usages différents selon les phases temporelles des séances.