émergences thématiques

Enfant, me sentant enfermé dans une situation impossible à vivre ou livré à moi-même, je cherchais la clé des champs.

L’école buissonnière était risquée, les copains de classe étaient intéressants, mais l’enseignement somnifère. La réalité familiale assommante de réel trop douloureux.

Je ne savais pas apprendre des autres.
Me restaient l’imaginaire, les jardins secrets de la pensée, la clé des champs. 

Je me souviens, nous jouions aux indiens, nous formions des tribus dans la forêt proche du village. Nous habitions derrière un sous-bois de ronces et de merisiers.

On racontait que les indiens savaient marcher sans bruit, qu’ils savaient être à l’écoute du moindre indice du monde, nous nous y exercions. On racontait que les indiens avaient aussi la faculté de transmission de pensée à partir de simples petits gestes évocateurs, nous nous essayions.

On racontait encore qu’ils savaient être oiseau, ours, puma, lorsqu’ils y pensaient, nous nous y entraînions.

Etudions maintenant les situations de création artistique ou thérapeutique proposés dans le chapitre tremplin pour repérer ce qu'ils recèlent de questions intéressantes et interrogeantes. 

Chacun d'eux montre d'abord qu'une création exprime bien entendu la personne qui l'a faite, cela est connu et est la voie habituelle de l’étude des processus créateurs en thérapie.

Mais, et là me semble résider l'important, chaque création donne forme à d'autres éléments présents au moment de sa naissance: les autres partenaires de création, l'ambiance et le climat relationnel établi entre ces partenaires, la relation elle-même, les matériaux et outils utilisés, le contexte socioculturel, l’ouverture de l’être. Tout cela concourt à la création, de manière si intriquée qu’il ne semble pas vraiment possible, au premier coup d’oeil, de démêler l’enchevêtrement.

Nous avons l'habitude, dans notre monde occidental, de nous centrer sur les objets, sur les entités objectives: les personnes, les groupes, les objets. Cela a été l'objet principal de la science moderne de développer cet élan et les procédés rationnels pour comprendre le destin de ces objets. Pour cela il a fallut introduire une césure majeure entre chaque objet, il a fallut les mettre à distance, les isoler de soi et de leur contexte. Il a fallut faire cette gymnastique difficile de la pensée : concevoir le monde sans y être soi-même, comme s’il existait indépendamment de soi.

Mais là n'est pas la seule manière d'aborder le monde et l'existence. Un autre courant, minorisé en occident, mais vivace pourtant parallèlement au courant scientifique traditionnel, et qui a trouvé une certaine forme mature dans la phénoménologie, tente d'aborder les phénomènes étudiés dans une grande complexité intersubjective, orienté sur les espaces entre les objets, sur les liens, sur le mouvement même d’aborder et d’habiter le monde.

Malgré les tentatives de la science positive, certains phénomènes, notamment dans les études de l'homme et des sociétés, dans les sciences humaines donc, continuent d’offrir un terrain hyper-complexe et résistant à la simplification. Les simplifier conduit à les dévitaliser jusqu’à la caricature, jusqu’à la perte du sens.

Le champ

Dans les exemples artistiques et thérapeutiques présentés dans ce travail, nous voyons qu'un phénomène prend forme dans une création matérielle et que celle-ci est bien plus que matérielle, elle est aussi psychique, affective, relationnelle, émotionnelle, culturelle, interpersonnelle, intersubjective, voire transsubjective.

Nous voyons aussi que l'expérimentation de ce phénomène de création gagne à être abordé dans cette complexité, plongé dans un bain, sans qu'on puisse espérer s'en extraire sans détruire le phénomène étudié lui-même.

C'est ce que je nomme, pour l'instant, le phénomène de champ.

Ainsi nous voyons plusieurs fois Jeanne, la dame au livre, exprimer dans une création quelque chose qui semble tout aussi bien appartenir aux autres membres du groupe ou encore à son psychothérapeute. On pourrait même dire qu'il est enrichissant de considérer l’œuvre en tant qu’elle concerne le champ la produisant plutôt que la personne qui l'a matériellement construite.

On peut même se questionner sur l'utilité de ne pas considérer ce phénomène comme cela principalement ! Dans la section de la thèse qui porte sur les phénomènes de champ, nous verrons plus en détail les développements entrevus par cette manière de considérer les choses.

La thérapie, bien qu’orientée d’abord sur le patient, serait en fait celle du champ relationnel établi par les partenaires, orientée alors vers le développement et l’enrichissement de ce champ.

Dans la situation des peintures de pluie, c'est la situation entière, humaine et non-humaine qui peint. Je suis dépris, comme artiste, d'une part de la responsabilité et d'une part de l'action créatrice. Je m'en trouve enrichi. Cela aussi mérite réflexion, tant ce sentiment peut être vécu en d'autres circonstances, au point qu'il peut paraître être central à tout événement créateur.

Les vertex

Le regard porté sur les objets créés et sur les phénomènes créateurs peut, quant à lui, être porté de manière rétrospective en imaginant la manière dont la production artistique donne forme à ce qui est déjà là de chacun de ses éléments ; on parle alors volontiers de communication ou d’expression. Ce regard rétrospectif peut être archéologique, comme il l’a été dans les débuts de la méthode psychanalytique, il permet alors d'accéder à la compréhension des causes psychologiquement inconscientes de l'événement créateur.

Mais ce regard peut aussi être porté de manière prospective, sur les transformations formelles, sur les possibilités d'être, comme dans la démarche phénoménologique ou dans la psychanalyse contemporaine. Il permet d'accéder alors à ce qui donne forme à l'advenir des éléments qui concourent à la création, à leur transformation, donc à ce qui n'est pas encore là de chacun d'eux. 

Dans la situation de Jeanne, nous voyons les différents partenaires porter, tout à tour des regards différents, adopter des points de vues différents sur un même phénomène, comme lors de la cabane au toit qui s'effondre. A chacun de ces points de vue est attaché un sens différent, complémentaire, au phénomène. Dans cet exemple, il peut en effet s'agir de l'expression des croyances internes de Jeanne sur son incapacité à s'exprimer ou a donner un corps solide à son existence; mais il peut aussi s'agir de la difficulté d'un groupe à tenir les murs de sa maison, de son doute d'être un ensemble contenant ses membres suffisamment cohérent. Il peut encore s'agir de la potentialité d'un groupe à donner forme à sa dynamique propre et à développer une pensée auto-référentielle, chemin de son développement ultérieur, actualisation de son existence réelle d'entité groupale.

Dans la situation des peintures de pluie, il est également possible de les considérer à partir de plusieurs points de vue.

Celui d'une émergence esthétique et sensible des forces actives jusque là dans la journée, celui d'une création de l'univers dans le moment présent, celui de l'expression d'un aspect interne à l'artiste qui tend à se rendre compte de l'importance de la déprise dans un processus créateur, ou encore comme celui d'aspect intrapsychiques du créateur, occupé à penser à certains événements de sa vie relationnelle actuelle ou passée qui demandent de lui la capacité de supporter de ne pas maîtriser la situation.

Ce sont là quelques premiers vertex possibles qui vont orienter très différemment toutes les considérations émises à partir des créations ainsi que toutes les découvertes poïétiques ultérieures.

Nous avons coutume, dans les études phénoménologiques, de nous orienter sur les aspects temporels et spatiaux des phénomènes, comme dimension d’existence même du phénomène. Ce travail émet la thèse que ces deux facteurs ne suffisent pas et qu'il nous faut ajouter un autre facteur, le vertex. Le vertex indique que lorsqu’on aborde un phénomène, on l’aborde toujours selon une certaine perspective, selon un certain point de vue. Ce nouveau facteur définissant l'émergence de l'être, est directement issu, nous allons le voir également plus loin, des élargissements auxquels la pensée post-moderne nous convie.

 Nous allons étudier ces deux problématiques du champ et du vertex l'un après l'autre après avoir apporté quelques éléments pour se repérer dans la voie scientifique suivie et dans le contexte art-thérapique qui nous concerne.

Ces deux problématiques vont entraîner dans leur sillage d’autres concepts qui sont appelés par les situations poïétiques, invitant à constituer un nouveau corpus de concepts et processus spécifiques à une nouvelle discipline : la poïétique.