introduction~1

De quelle art-thérapie parlons nous

En préalable à la présentation de cette recherche, nous devons poser quelques réflexions pour situer l'art-thérapie dont nous parlons, le terme recouvrant des variantes de pratiques très larges et diversifiées. Nous nous situons dans une discipline nouvelle. Celle-ci est pourtant le fruit de plus de 50 années d'expériences cliniques et de recherches en Europe et en Amérique du Nord essentiellement, mais aussi dans bien d’autres cultures de par le monde.
Traditionnelle et pourtant jeune, cette discipline est en voie de reconnaissance officielle dans plusieurs pays, alors que celle-ci est déjà acquise aux USA ou en Grande Bretagne.

Son histoire récente (Klein ; Stitelmann ; Waller) montre qu'elle se trouve actuellement en phase de maturation et d'expansion. Elle gagne à développer des théories et une méthodologie propre, cela lui permettra d'être toujours mieux à même de se situer en complément respectueux des différences et des synergies avec les disciplines voisines telles que la médecine, la psychothérapie, les sciences humaines, l'éducation ou encore l'art.

Bien qu’elle manque de recherches scientifiques solides (Kriz, 2004, Knill, 1994), son efficacité en terme de résultats a été étudiée lors de recherches de plus en plus nombreuses (Kossolopow et coll., 2001; Levine, 2000; Mac Niff, 98; Payne, 93; Sudres, 93), par contre sa spécificité, notamment en termes de processus, a été encore trop peu explorée. Les recherches effectuées jusqu’à maintenant portent principalement sur des concepts issus de la médecine ou de la psychologie appliquée à la création.  

Je propose d’appeler certains de ces processus des processus objectifs ou objectivants alors que d’autres peuvent être nommés des processus subjectifs, subjectivants ou, mieux encore, intersubjectivants.  

Les processus objectivants ont donné lieu à un certain nombre de recherches qui tentent de montrer l'efficacité de la discipline ou ses effets au moyen de données mesurables et de résultats chiffrés. Ils sont orientés sur des données conçues en terme d’objet directement observables, séparés par essence de l’observateur (Payne, 1993; Ansdell et Pavlicevic, 2001; Waller et Gilroy, 1992; Sudres, 1993).

Les processus objectifs et objectivants principaux rencontrés dans notre clinique sont répartis de la façon suivante:  

- les effets de matière, dans lesquels nous voyons que la création qui apparaît en séance est influencée par les potentialités propres des matériaux utilisés: terre, peinture, scène, mouvement, bois, instruments musicaux, image fixe ou mobile, etc… Chaque matériau oriente la création à venir et influence les partenaires de la relation engagée. Chaque matériau oriente donc de manière différente l’évolution des patients, de par sa structure propre qu est intéressante à connaître.

- les effets de sensorialité, dans lesquels nous voyons que chaque dispositif expressif va mobiliser principalement certains organes des sens du patient ou du thérapeute: vue, ouïe, toucher, goût, odorat, posture et corps,... et tendre à les stimuler ou à les développer pour une meilleure santé. Les indications dépendent ici de ce qu’on veut tendre à stimuler chez les usagers des ateliers.

- les effets de structure psychique, où nous voyons que la création est reliée, en terme de cause ou de conséquence, à une ou plusieurs dimensions psychiques du créateur. La dénomination utilisée pour définir ces dimensions dépendent du référent auquel il est fait appel: les nomenclatures psychodynamiques, le DSM, ou la CIM, sont les plus fréquemment utilisées.

- les effets d'art, dans lesquels il apparaît que chaque création se réfère à certaines manières d'art, avec leurs lots de règles, normes, habitudes, coups de main, histoire, marché, mode: peinture, théâtre, danse, photographie,… La connaissance de ces effets permettent encore une fois d’orienter les indications et de prévoir les effets sur les patients.

Les recherches qui ont été réalisées sur ces différents axes et dimensions de notre travail sont en général des recherches qui suivent une méthodologie adaptée à leur orientation : objectivante, expérimentale, hypothético-déductive et parfois inductives. On y utilise en général des méthodes de recherche provenant des sciences médicales ou psychologiques. 

D'autres processus, subjectifs, subjectivants, ou, mieux encore, intersubjectivants existent et peuvent être étudiés (Payne, 1993; Mac Niff, 1998; Krizz, 2004). Ceux-ci, mettent en valeur d'autres concepts qui demandent une observation médiatisée tels que:
 
 - les modalités expressives: image; son; action; mouvement; verbe, goût-odeur, qui rassemblent l'émergence créatrice, dans un point de vue phénoménologique global et vivant, en ce qu'elle appartient autant au vécu du créateur, du thérapeute, aux matériaux utilisés ou encore au contexte de la création (Knill, 1993, Stitelmann, 2002, 2004, 2006).

- les vecteurs: thérapeutiques; éducatif; coaching; conseil; lien social; action culturelle; … qui sont développés pour définir clairement des buts et attentes des partenaires. De manière souvent inconsciente, ils orientent très différemment tous les dispositifs d'atelier ainsi que la compréhension de ce qui y est vécu (Stitelmann, 1999, 2002, 2003).

- les points de vue: intrapsychique; interrelationnel; systémique; de l'émergence créatrice; du champ relationnel. Ils permettent de comprendre, définir et de moduler de manière fine et pointue  l'attitude et l'orientation des partenaires quant à l'appréhension et l’ouverture au monde qui est déployée en face des créations et des événements qui apparaissent au fil des séances (Stitelmann, 2002, 2004, 2006).  Nous y reviendrons particulièrement dans cette recherche et dans le chapitre sur le regard dans ce travail.

- le champ poïétique: lié aux autres concepts subjectifs, il convient à une pensée de la complexité, de l'émergence commune-individuelle; éco-égo-auto organisation de l'évolution de la relation enracinée dans un acte créateur (Kriz, 1998; Moles, 1995; Morin, 1994). Nous parlons souvent dans cet axe de pensée en terme de: cristallisation; compostage; rencontre; ouverture; présence ; décentrement; ordre et chaos; intersubjectivité; système, … (Broustra, 2000, 2004 ; Knill, 1994, 2002 ; Kriz, 2004 ; Levine, 2004 ; Klein, 2000 ; Stitelmann, 2002, 2004, 2005).

C'est au travers de ces concepts que nous passons de l'art-thérapie ou de l'expression créatrice, termes les plus couramment utilisés en français jusqu’à maintenant à celui de poïétique. Terme que nous avons repris du domaine de l'histoire de l'art pour définir cette nouvelle discipline vouée à appréhender la santé et le développement humain et social en ses dimensions créatives et créatrices. 

Les modalités des recherches qui abordent de telles données sont essentiellement des recherches qualitatives bien qu’elles puissent, voire doivent aussi être quantifiées. Elles doivent être fortement ancrées dans un terrain précis non aménagé par l’expérimentateur qui doit respecter fortement la complexité de ce terrain.
Ces recherches qualitatives ne limitent pas les variables mais à s'en approchent de manière complexe et sensible. Elles sont plus exploratoires et compréhensives qu’explicatives. Elles utilisent des modalités qui relient souvent chercheur et praticien. Ces recherches posent avec acuité la complémentarité et contradiction entre une attitude monovalente inscrite dans toute démarche scientifique  et une attitude polyvalente inscrite, elle, au cœur de toute démarche de recherche artistique (Kriz, 2004). L’association de ces deux attitudes, absolument nécessaire à notre domaine, inviter à des efforts particuliers d’ingéniosité et de rationalité complexe pour déployer un processus de recherche digne de ce nom, c’est-à-dire qui n’est pas centré sur des goûts personnels, des valeurs ou encore des croyances. 

La recherche en art-thérapie

Contexte de la recherche en art-thérapie

D'une manière générale et en terrain francophone tout particulièrement, la recherche en art-thérapie est généralement limitée à la rédaction des mémoires de fin de formation des étudiants. Il n’existe pas encore de pool de chercheurs comme dans d’autres sciences. L'investissement d'enseignants et praticiens est réduit à une portion congrue à cause du manque de temps et d'argent, certainement. A la lecture des revues professionnelles, on voit rapidement que les publications dotées d’un esprit scientifique effectuées par des enseignants d’art-thérapie ou par des praticiens, proposent en général des descriptions de cas associées à des élaborations d’hypothèses théoriques. Des travaux de réflexion sur la configuration et les valeurs des recherches dans notre domaine ont été pourtant réalisés. Il m’apparaît que les méthodes traditionnellement pratiquées dans le champ médical, même si elles tendent à devenir des normes dans tous les domaines de la santé, ne sont pas vraiment adéquates à un nombre conséquent de nos situations. Elles donnent paradoxalement des résultats qui concernent des aspects non directement art-thérapiques de l’art-thérapie, comme la forme des pathologies des patients ou les processus psychiques engagés.

Avant de vouloir vérifier des données, tout en nous appuyant avec grande rigueur sur les critères scientifiques, il nous faut alors développer en premier lieu des recherches qui mettent clairement en vue les processus à proprement parler poïétiques de l’art-thérapie. Les modalités d'ordre qualitatif inspirées des procédures pratiquées dans les sciences humaines sont certainement les plus efficaces. Ces modalités sont capables d'aborder la complexité des champs thérapeutiques et artistiques, interdisciplinaires et dotés de variables nombreuses et évolutives par définition. Ce n’est à mon avis qu’en un temps ultérieur et en position seconde que les méthodes de recherche plus dures et vérificatrices seront nécessaires et utiles. 

Il ressort aussi de l'étude de la bibliographie concernant  la recherche en art-thérapie, qu'une grande partie des travaux réalisés jusqu'ici ont été axés sur les processus psychiques vécus par les patients dans l'acte créateur. Par contre il en existe peu qui soient axés sur le processus créateur lui-même et moins encore sur les processus vécus par l'art-thérapeute. Les développements récents de la psychothérapie nous ont montrés à quel point de telles perspectives de recherche pouvaient être enrichissantes pour comprendre ce qu’il s’y passe.
La recherche en art-thérapie, pour dégager la spécificité de notre champ, nécessite de pouvoir aborder scientifiquement les concepts majeurs que nous allons décrire maintenant, tâche à laquelle nous nous sommes attelés dans notre recherche en créant un dispositif ad hoc: 

Etude et prise en compte de la complexité

L'art-thérapie est une pratique complexe pour plusieurs raisons: elle participe à la fois des sciences humaines et du champ artistique. Ses objets d'étude et les modalités de recherche doivent tenir compte des connaissances acquises non seulement dans les deux champs concernés, mais aussi de celles issues de l'étude de la subjectivité et de la complexité elles-mêmes.
Des auteurs comme Edgar Morin ou Abraham Moles, en France, nous ont ouvert les portes de la compréhension de tels processus (Morin, 1994; Moles, 1995, Kriz, 1998). Etudier la complexité demande de ne pas simplifier le terrain de recherche, ni les outils ou les procédures utilisées. Cela demande aussi de supporter l'inquiétude ressentie par le chercheur face au chaos qui habite au départ la rencontre avec ces situations. Dans les sciences humaines comme en art, nous devons penser en termes de causalité multiple, de récursivité, de lien général-particulier, d'éco-ego-organisation, pour reprendre des concepts avancés par Morin.

Interdisciplinarité

L'art-thérapie est interdisciplinaire par définition. Non seulement elle œuvre à l'interface de deux domaines, celui de l'art et celui de la thérapie, compris dans un sens large de développement de la santé des êtres humains, mais il existe, en plus, diverses disciplines liées  à chacun de ces domaines.
L'art est par nature un processus de variations subjectives. Toute création est particulière et polyvalente ; elle tient sont statut et ses effets de cette unicité même liée aux conditions de son émergence. Ce n'est qu'en un second temps qu'elle peut acquérir une dimension culturelle et générale. L'art est émergence du nouveau et, en cela, doit se comprendre en ce qu'il ne peut pas se limiter à l'expression de ce qui est déjà là.
L'art utilise plusieurs techniques, et il en va de même dans nos ateliers en hôpital ou ailleurs: peinture, sculpture, photographie, conte, danse, théâtre, musique, marionnettes, ...
De même chaque rencontre humaine est un événement unique, transpersonnel, intersubjectif, inséparable du contexte particulier et du style des partenaires en relation.
Pour comprendre nos actions, nous nous appuyons sur plusieurs disciplines du champ des sciences humaines, telles qu'anthropologie, psychologie, sociologie, ethnologie, philosophie, etc, …
Nous devons ici tenir compte non seulement de ce que chaque discipline implique, mais aussi du passage interdisciplinaire, qui fait que l'art-thérapie, la poïétique, est bien davantage aussi que l'addition de l'art et de la thérapie. Les recherches de Basarab Nicolescu sont intéressantes dans cette direction puisqu’elles précisent les notions liées à l’interdisciplinarité et proposent celle de transdisciplinarité (Nicolescu, 1996).

Adaptation des outils de recherche au terrain

Tout outil de recherche scientifique ou artistique se doit d'être adapté à son terrain d'utilisation. On n'explore pas la forêt amazonienne en Ferrari, on ne randonne pas non plus autour du Mont-Blanc en palmes de plongée !  On ne taille pas non plus une pierre de marbre au pinceau ou à la caméra !
Pour amoindrir le risque de ne retirer aucune compréhension du terrain étudié, il est indispensable de respecter le cadre naturel de l'intervention, sa grande indétermination et sa singularité. La rigueur scientifique et artistique exige pourtant de respecter une cohérence méthodologique autant dans les dispositifs de recherche que dans les interventions cliniques, notamment en ce qui concerne le lieu, le temps, la patientèle, les modalités et le dispositif expressif.
Les modes et les normes des recherches qui tendent à infirmer ou confirmer des hypothèses et théories déjà constituées dans un contexte isolé expérimentalement du monde naturel, bien que nécessaires et utiles, nous semblent actuellement insuffisantes, notre champ étant en plein développement.
Celui-ci nécessite des recherches certainement plus ouvertes et heuristiques, plus en contact avec l'immensité inconnue d'un terrain nouveau émergeant. De telles recherches confortent en général des a priori des chercheurs ou des théories fortes de l’establishment scientifique. Par ailleurs les véritables résultats de la création résident en général ailleurs que là où on les attend. "L'art ne se couche pas dans les lits qu'on a fait pour lui", disait l'artiste et père du concept d'art brut, Jean Dubuffet

En quoi, d’ailleurs, l'art-thérapie est-elle et doit-elle être efficace ?
En terme de coûts des systèmes de santé ? De qualité de la santé publique ou individuelle ?  De qualité de la vie subjectivement perçue ? De bien-être des patients ? De créativité ? De raccourcissement des temps d'hospitalisation ? De degré d'intégration sociale ? De baisse de consommation de médicaments ? De liberté psychique ? De liberté existentielle ? 

Des  recherches de processus semblent plus prometteuses quant aux découvertes qu'elles permettent afin de connaître ce qui se passe dans les thérapies poïétiques. Ces recherches permettent aussi de rattacher notre discipline au champ des sciences humaines et de la thérapie en particulier, notamment en ce qui concerne les modalités de la recherche et les grands questionnements.

Il faut bien entendu développer une pensée résolument  rationnelle, c’est justement cette exigence qui nous habite, mais il est probable que l'observation sensible du processus soit plus efficace que la concentration sur des mesures de concepts abstraits et théoriques issus d’autres sciences.

Les quantifications sur lesquelles nous débouchons alors, nécessité scientifique, sont d'un autre ordre, elle rassemblent et comparent des données qualitatives: plus grand ou plus petit que, plus intense que, lié à, contextuel à, excluant ceci, tendances à, … Plus encore que dans les autres sciences, nous créons des modèles pour penser plutôt que des vérités ou des systèmes théoriques. 

Dans le cadre de cette recherche, dans le domaine de l'art-thérapie en hôpital général, services de pédiatrie, nous avons souhaité étudier la manière dont les intervenants professionnels pensent et agissent au contact de leurs patients et des émergences créatrices qui apparaissent en atelier.

Nous sommes persuadés que c'est en développant ses particularités disciplinaires propres que l'art-thérapie peut entrer en relation complémentaire, respectueuse et dynamiques avec les professions voisines.