Jeanne, la cabane

Jeanne et la cabane

Jeanne, la patiente dont certains moments de la thérapie ont été présentés en ouverture a vécu d’autres moments créatifs intéressants pendant les quatre années de son traitement en individuel. 

Vêtements et cabanes

Lors de ces années, ma propre production artistique a été influencée et travaillée à plusieurs reprises par son cheminement à elle et par la construction et le développement de notre relation thérapeutique.

Jeanne revisita ses liens à son père et à la famille paternelle fortement marquée par la religion protestante, plusieurs générations de pasteurs la composant.

Elle participa une fois à un week-end d'atelier d'expression par les tissus et vêtements. Une de ses créations, qu'elle pensa être une longue robe sensuelle a été comprise par les membres du groupe comme un vêtement religieux cérémoniel.

Un autre vêtement produit lors de ce week-end était une sorte de kit d'Indiana Jones: short kaki, chapeau léopard, machette, fusil et foulard brun. Dans un moment de mise en scène des vêtements, elle joua avec ce déguisement de manière très exubérante et libre.

Ce week-end  là elle ne comprit pas la charge symbolique de son expression, ce n'est que lors des séances individuelles de la semaine suivante qu'elle découvrit le trésor caché dans ces jeux de tissus et de vêtements.

Dans ma propre pratique artistique parallèle à mon activité de psychothérapeute, j'étais quant à moi en recherche autour du Land art en forêt et construisais des cabanes. Je me souviens avoir été particulièrement pris, à l'époque de l'atelier des vêtements, par une cabane dans un arbre. Je construisais cette cabane et l'image de l'Indiana Jones de Jeanne me traversait la tête de temps à autre. J'y associais, dans ma pensée brico-artistique, un Tarzan avec ce mythe extraordinaire de l'enfant perdu adopté par des singes et apprenant une sorte de langage mammifère originel.  

A la lumière du matériel qui apparu dans les séances suivante il me devenait clair qu'une transmission inconsciente habitait notre relation et que le travail de métabolisation de Jeanne nécessitait des créations faites par moi dans ma propre démarche artistique ainsi qu’une pensée de rêverie de ma part.

Dans une des séances de la semaine suivante elle raconta les conditions de la naissance de son frère cadet. La famille vivait au centre de l'Amazonie, le père, absorbé par son travail de chercheur, était parti, comme il le faisait fréquemment, pour plusieurs semaines et la mère accoucha du bébé dans le dispensaire du village. Atteinte d'une dépression post-partum, elle confia la fillette, notre patiente alors âgée de 20 mois, à une religieuse avec qui elle vécu pendant 3 mois dans un autre village.

On voit comment l'expression de sa quête de sens à son existence était réalisée non seulement par elle-même, dans ses paroles, dans sa pensée, dans ses créations, mais aussi par moi, dans ma propre pensée et dans mes créations, avant qu’elle ne me parle de tout cela en détail !

On va voir aussi qu'au-delà de parler d'elle-même, son expression parlait de moi et notamment de mon mode d'investissement dans sa psychothérapie et dans la construction de la relation que nous étions en train de créer ensemble.

En effet, à cette époque, je me trouvais à travailler beaucoup en souffrant d'être trop peu à la maison où ma fillette alors âgée de deux ans me semblait en demande insatisfaite de nos jeux et activités communes. Dans les histoires que je lui racontais, il était question, d'une petite-fille-pas-du-tout-contente qui vivait toute sorte d'aventures extraordinaires sans arriver à être contente, mais en pouvant tout de même l'exprimer.  L'important pour cette communication était que moi, le père, je m'étais découvert trop absent pour nos besoins mutuels.

Habité par cette ambiance intérieure, je voyais Jeanne deux matins par semaine avant son travail en empiétant sur le temps que j'avais réservé habituellement à la relation à ma fille. Je m'étais très souvent retrouvé en séance, n'arrivant pas à entendre ma patiente, pris par des pensées de jeux avec ma fille.

Je ne crois pas que Jeanne se soit rendue compte consciemment de mes absences d'attention, mais c'est à ce moment qu'elle en est venue à évoquer l'absence, l'abandon, la rupture d'avec ses parents et notamment de son père. Elle sentait donc mon état intérieur qui lui rappelait une expérience existentielle bien précise et essentielle pour le sens de sa vie et pour sa souffrance actuelle.

Parlant des personnes de sa vie présente ou passée, elle me disait aussi, sans le savoir: "attention, je te sens perdre de ta disponibilité, de ton ouverture, de ta capacité à penser avec moi à moi et à nous. Attention, tu nous abandonnes, mon partenaire de création. Attention, tu n'es plus là, tu es ailleurs, tu n'es plus là je le sens. Je le sens par cette voie de communication inconsciente extraordinaire que certains ont nommée identification projective, et que d'autres ont appelé inspiration poétique.

Il me devenait plus clair alors que, pour être capable de revenir à notre relation thérapeutique de manière vivante, je devais réorganiser l'articulation de ma vie privée avec ma vie professionnelle, éventuellement en en supportant l'imperfection momentanée du partage.

A l'invite de Jeanne, je devais développer une pensée particulière, à mon niveau, sur cette phase thérapeutique, pour qu'elle continue d'être dotée du potentiel créatif vivant que nous lui connaissions jusque là.