kairos

Le temps utile pour penser l’œuvre ouvrante et  le champ est le temps phénoménologique, le temps vécu, celui qui s’origine  dans le moment présent. Le temps objectif ne pourrait nous offrir que quelques bornes indicatrices d’un chemin, le nom des allées d’un cimetière. On n’y rencontrerait pas la vie, on ne s’y engagerait pas dans un cheminement de compréhension.                                

La création ne peut exister que dans ce temps présent du champ, lorsque tous les éléments d’une situation fluent ensemble, en harmonie, en contradiction, en caresse, en bouleversement, en catastrophe, dans un champ poïétique.

La thérapie, elle aussi, action créatrice, ne peut se comprendre que dans ce temps présent du champ établi par la rencontre des partenaires de la relation. Pour sentir et faciliter l’émergence du nouveau, il faut se risquer dans un temps de présence ouvert à l’insu.

Je suis volontiers les auteurs cités dans la page de présentation théorique du temps. Il me semble que tous tentent de donner forme à la notion de temporalité utile pour notre domaine et pour l’étude du champ. Ces conceptions rejoignent mon expérience clinique et artistique. 

Dans l’action artistique du menu palindrome, il s’agissait de bouleverser le sens commun du temps d’un repas, entrée, plat de résistance, dessert, non pas dans la réalité du goût, ce qui eut été trop violent pour les convives et empêcher l’ambiance curieuse d’un être ensemble dans une aventure, mais symboliquement, en indiquant la possibilité d’un bouleversement.

Le temps du service des plats n’a pas été objectivement bouleversé. C’est la forme du plat et des assiettes qui ont indiqués ce bouleversement en inversant leur présentation temporelle habituelle.

Le potage aux champignons chapeauté de crème fouettée servi dans une tasse à café avec un petit biscuit feuilleté salé et pimenté laisse croire que cela pourrait être un café élégamment accompagné d’un feuilleté sucré et chocolaté.

Un café ? Au début du repas ? Où sommes nous, dans quel monde ?

Le trouble des convives doit les déstabiliser quant à ce qu’ils croient acquis et normal pour un banquet, un repas de fête. Il doit créer une brèche dans la certitude, dans l’habitude. Il doit ouvrir un questionnement, et si possible faire événement.

Les convives étaient là, dans la salle, ils attendaient une fête normale. Rires, discussion, fatigue de la journée, un peu d’excitation, ils savaient qu’un banquet spécial les attendait. Sur les tables le menu était posé, normalement, sauf que les différents plats étaient présentés sous forme de palindromes. Quelques jeux de mots dont tout le monde n’a pas pris conscience avant de manger. Certains trouvaient charmant le petit jeu des mots. D’autres disaient déjà le nom palindrome, avec surprise. Certains s’étaient risqués à retourner la page du menu et y avaient trouvé l’argument artistique qui reliait manger et parler, vie d’enfance et vie présente, convivialité du manger et solitude du goût, importance du corps dans la pensée.

Madam o Madam était situé au plein centre du repas, avec sa symétrie graphique parfaite.

A l’arrivée du potage, certains des convives, je les guignais par les portes de la cuisine entre le service des plats, commençaient à se douter que quelque chose ne collait pas.

Choc pour certains qui ont réellement cru recevoir un café et être arrivés en retard. Gêne pour d’autres qui ont eu de la peine à mélanger, dans leur imaginaire, le goût du champignon avec celui du café, rire pour d’autres qui ont cru à une simple blague.

D’autres encore ont eu un sourire au coin de la bouche, dégustant le plat matériel autant qu’ils dégustaient le plat symbolique.

Un questionnement s’ouvrait : c’est quoi ça ? C’est quoi ce chamboulement ? Est-ce un chaos ? Un ordre se cache-t-il derrière ? Lequel ?

Ils entraient en création, stimulés par la création culinaire.

Certaines tables s’animaient d’une ambiance spéciale. On n’y parlait plus de la journée, on y associait ses idées, on parlait de menus d’enfance, on faisait des jeux de mots, on disait de la poésie. 

Le propos était pour moi de faciliter l’advenue d’un événement. Un événement – avènement dit H. Maldiney.
Avènement de quoi ?
Avènement de la question ; avènement d’un moment de présence unique, propice à relancer la vie et la poésie : Kaïros.

Dans l’action artistique des peintures de pluie, vient un moment tout à fait spécial : dans une somnolence, le temps change, la pluie vient, l’orage. Emerveillé je me laisse aller à l’observation participante des peintures faites par la situation. J’ai profité du hasard du renversement de mon sac à peindre, des conditions atmosphériques pour entrer dans un moment de questionnement.

C’est quoi ça ? C’est quoi ces couleurs si merveilleuses, ces odeurs, ces pensées surgissant à ma conscience ?

Ce qui aurait normalement dû se produire ne se produit pas, autre chose advient, si l’on sait alors y être attentif et ouvert. Kaïros.

Dans cette action, cela s’était passé de manière très théâtrale et visible, cela m’avait aidé. Bien plus souvent c’est des indices minimes, la tache de thé sur la feuille blanche dans la peinture du Golem, un geste d’un patient sur son fauteuil, une intonation dans la voix du thérapeute laissant échapper un mot en réponse à son patient,…

Il y a des moments de forte présence où la situation se transforme, de manière catastrophique, c’est-à-dire en se réorganisant sur une base très différente et plus complexe.

La mort c’est ce qui se répète sans cesse, la maladie chronique c’est une manière établie d’être. La maladie psychique c’est une signification donnée, toujours la même, une attitude, une réaction, toujours les mêmes, donnés en réponse à une situation troublante et douloureuse. Cette réaction échoue à faire évoluer les choses, mais on insiste, on répète, inlassablement.

La création, à l’inverse, c’est l’advenue du nouveau, le sens n’est pas que signification, il est aussi direction. Il y a transformation, en général catastrophique, au sens de Thom ou de Bion.

Lorsque Jeanne, la dame au livre, plante son clou dans son livre de religion, elle n’a aucune idée de ce qu’elle est en train de faire, elle est toute entière dans son geste, inconsciente, ouverte. Kaïros. Ses gestes lui ouvrent une réalité nouvelle, impensée jusque là. C’est un événement, un avènement.

On sent sur le moment cette qualité poïétique forte de Kaïros, mais on est incapable d’y réfléchir, de rationaliser, de prévoir ou encore de programmer. On sent la force du moment, son potentiel de transformation, mais on ne sait pas où cela nous mène.

Ce moment est propice dans la mesure où il est habité, et habité de surprise, étonnement, questionnement. A-t-on le courage de s’y laisser prendre, avec suffisamment de passivité phénoménologique ?

L’art du thérapeute, c’est d’être sensible à de tels moments et de les choyer, voire de les faciliter, de les provoquer par des propositions de moyens expressifs ou de dispositifs.