l'abîme au départ

L’abîme au départ 

Un  jour de juin, je reçois un appel téléphonique d’une dame qui me demande d’entreprendre une psychothérapie. Elle a appris par le collègue qui me l’a adressé que ma méthode intègre le travail verbal et le travail expressif artistique, cela l’intéresse. Mais surtout, elle me demande de commencer la thérapie rapidement.

Je sens au ton de sa voix, au rythme haché et rapide de ses phrases qu’il y a urgence émotionnelle. Elle demande tout à la fois une thérapie focalisée sur un état dépressif et d’épuisement ainsi qu’une psychothérapie intensive des profondeurs, pour aborder des questions existentielles importantes restées douloureusement ouvertes.

Je la reçois le lendemain pour évoquer son questionnement et pour lui dire qu’il lui faudra attendre septembre car je serai longuement absent durant cet été. Je n’entreprends jamais de traitement juste avant les vacances.

Le premier rendez-vous confirme ses demandes et permet de faire entrer une ambiance et une rythmique d’urgence et d’extrême angoisse dans notre relation.

Je finis par lui proposer de commencer le traitement en nous voyant 5 fois avant la coupure d’été, nous poursuivrions le travail dès la reprise de début septembre. Elle accepte avec un sourire de soulagement et de gratitude.

Cette dérogation à une règle que je me suis fixée m’a bien sûr interrogé fortement. Sur le moment je n’en ai pas compris de raison purement rationnelle, mais avais le sentiment de prendre un risque tout en étant dans le juste d’une relation qui nécessitait une certaine implication sans acting. Je me sentais dans le juste rythme, dans la juste tonalité émotionnelle avec elle. Ce n’est que quelques mois plus tard que j’allais comprendre. 

A la reprise, elle disait avoir ressenti très douloureusement, bien évidemment, le vide immense de la coupure d’été de notre relation à peine commencée, mais déjà bien engagée émotionnellement en 6 séances. Elle m’en voulait de l’avoir mise dans un état de dépendance et ressentait l’envie de ne rien me dire qui fut important pour elle. Pourtant le lien n’était pas coupé ; il était tendu, douloureux, mais vivant. Je sentais bien un phénomène transférentiel et contre-transférentiel important, mais je sentais aussi, en plus, plus important même, un phénomène de présence. Ce climat émotionnel de rupture portait certainement un sens, encore inconnu de nous. Il portait certainement un élan, un sens, au sens de direction. 

Nous avons ensuite, dans le trimestre qui a suivi, compris ce qui s’était passé et nous avons pu élaborer le nœud transférentiel en nous appuyant sur la présence. Cette patiente avait vécu  bébé une rupture trop tôt venue du lien maternel autant que paternel. Elle n’avait jamais pu élaborer cette rupture qui restait comme une béance silencieuse. Cela s’était passé à l’âge où l’on n’a pas encore de mots. Sa psychothérapie avait nécessité de nous remettre en situation d’une rupture du même type, trop tôt venue, permettant par là de ressentir en commun puis d’élaborer en commun et enfin de comprendre les différentes qualités émotionnelles qui y étaient liées ainsi que les enracinements de plusieurs aspects de sa vie d’adolescente et de femme adulte enracinés dans cet événement de petite enfance.

J’ai dû, moi aussi perlaborer mes ruptures trop tôt venues pour être bien disponible à notre relation thérapeutique. 

Je ne vais pas raconter le déroulement de cette élaboration, par ailleurs très belle, pour me concentrer sur la dérogation que j’avais consentie ; on dirait un acting, si l’on voulait en souligner la dangerosité et l’erreur technique à la règle de temporalité objective qui dit qu’on entreprend pas un traitement juste avant les vacances. Cette dérogation avait permis de recevoir, de prendre en compte, la temporalité subjective, impliquée, de ma patiente. Elle avait permis de recueillir dans la thérapie les affects et fantasmes inachevés tout en offrant l’expérience d’un climat relationnel propice à la maturation. Cette forme de temporalité là, rupture trop tôt venue,  demandait à être ressentie communément, à être expérimentée ensemble, pour être ensuite élaborée dans le rythme de notre relation.

Il avait fallut que nous installions la rupture trop tôt venue, brutale, pour pouvoir la ressentir et l’élaborer. Il a fallut une communication de l’essentiel de la problématique de la patiente, par des voies inhabituelles, inconscientes, il a fallut en écho une réception de ma part, une sensibilité à la problématique, une acceptabilité du fond et de la forme de cette attente. C’est un phénomène transférentiel et contre-transférentiel, bien entendu, mais c’est aussi un phénomène de kaïros, un moment-clé traversé avec foi et réussite, dans la forme de notre relation thérapeutique, qui a ouvert à des développements essentiels pour le déroulement de la thérapie de la patiente. 

Comme l’espérance est violente, dit le poème d’Apollinaire !

Comme cette temporalité impliquée et ouverte sur le futur, l’espérance, peut être violente dans sa manière de conduire à l’ouvert. 

Cet exemple ne veut bien sûr pas inviter à déroger à tour de bras aux règles éthiques et temporelles, vous le comprendrez bien. Il veut souligner que la justesse rythmique, l’accordage au vécu temporel impliqué est parfois, souvent, plus juste que le respect rigide d’une temporalité objective. Si cela peut, parfois, conduire à des erreurs de procédure objective, cela peut conduire à une dynamique bénéfique de la relation et du traitement et à l’accueil de ce qu’il comporte d’essentiel pour les patients. 

Que s’est-il passé en elle pour qu’elle introduise ainsi, par identification projective, cette  demande in-demandable ?

Elle était en résonance rythmique absolument juste avec cet élément essentiel de sa personne, de son existence, dont elle n’avait d’ailleurs aucune conscience sur le moment.

Elle permettait à l’environnement thérapeutique de recevoir et contenir cette rupture trop tôt venue pour enfin la transformer en une expérience de vie qui puisse donner naissance à du sens. 

Que s’est-il passé en mon esprit, dans les secondes fatidiques où j’ai dit : allons-y, commençons ?

J’étais en résonance rythmique avec cet essentiel qui cherchait à prendre forme. Comme lors d’une action artistique, le geste précède la pensée, il ouvre à la pensée. Il y a là une différence fondamentale entre l’action et l’acting ; l’acting retient les formes psychiques et relationnelles nouvelles alors que l’action les accompagne, les permet. Je me mettais au service de cet essentiel en quête de forme.