la cabane

La cabane

Pour être pleinement poïétique, nous avons vu que le processus vécu par le créant, la personne qui œuvre dans l’atelier poïétique, doit se déployer en forme de compostage et de cristallisation.

Dans une perspective de champ, le professionnel qui accompagne le créant ne peut bien évidemment pas se situer hors des processus de compostage et de cristallisation. Par contre, sa fonction diffère de celle du créant de plusieurs manière, notamment en ce qu’il a pour fonction essentielle de proposer et de maintenir un cadre suffisamment solide et souple à la fois pour permettre aux processus de croissance et de recherche poïétique de se déployer.

Il ne va en général pas créer lui-même dans l’atelier avec les moyens expressifs mis à disposition. S’il le fait, cela arrive, ce n’est pas dans les mêmes termes que le créant ; son expression sensible doit être orientée sur l’idée de l’accompagnement, sur le processus vécu par le patient.

Si la fonction de cadre de l’atelier est considérée par la plupart des art-thérapeutes comme étant importante et dévolue principalement à l’animateur de l’atelier, deux grandes attitudes différentes se déploient dans le milieu professionnel à propos de la constitution, du maintien et du sens du cadre de l’atelier et de la fonction du thérapeute.  

L’une, que je nommerai l’attitude gestionnaire, met en avant des capacités d’organisation, de rationalité, de formulation d’objectifs clairs et précis ainsi que de l’accompagnement de leur réalisation, de planification, de la part de l’animateur. L’atelier y est considéré comme un outil, un moyen technique permettant d’atteindre des buts fortement définis à l’avance.  

Une autre attitude, que je nomme attitude habitée, tente de formaliser une fonction plus sensible et artistique du cadre, qui, tout en étant aussi composée de démarches rationnelles, est essentiellement le siège d’une présence sensible, psychiquement et artistiquement contenante. 

Dans cette lignée, plusieurs auteurs fondamentaux ont défini le cadre art-thérapique.

Jean Broustra précise l’importance du cadre et du dispositif comme éléments essentiels pour contenir et faciliter l’expression créatrice. Pour cet auteur, le cadre représente l’aspect matériel du contenant de l’atelier, alors que le dispositif  en représente l’aspect humain (Broustra, 1996).

Bernard Cadoux fait de même, en insistant sur l’articulation intime entre le cadre-dispositif proposé par l’animateur de l’atelier et le processus développé par le patient. Le processus étant fortement influencé par l’ambiance et l’attitude présentée par l’animateur (Cadoux, 1996).

Claude Sternis présente une réflexion intéressante et bien documentée en théorie et en situations cliniques sur la fonction cadre des ateliers. Elle différencie deux aspects du cadre, l’un destiné à recevoir, accueillir l’expression du patient et l’autre à limiter, légiférer les conduites (Sternis, 1997).

Jean-Pierre Klein souligne un important aspect du dispositif qui est une attitude de contournement du thème pathologique ou souffrant présenté par le patient. Il nomme cette attitude respectueuse des défenses du patient et du processus artistique la stratégie du détour (Klein, 1993, 1995).

Paolo Knill conceptualise le cadre de l’atelier comme étant un play range, un espace de jeu, une salle de jeu. Il souligne par là l’intime liaison existante entre la thérapie, l’art et le jeu (Knill, 1994).

J’ai moi-même souligné la capacité de rêverie de l’animateur comme étant un élément essentiel du dispositif de l’atelier. Attitude de rêverie qui se porte sur toutes les émergences existentielles de la rencontre avec le patient, selon les propositions de Bion en psychanalyse ou de Klee en art (Stitelmann, 1999, 2002, 2003, 2004, 2006).

Dans le terrain psychanalytique, le cadre a été conceptualisé par des auteurs sud-américains tels que José Bleger. Ils ont particulièrement souligné la nécessité que le cadre soit le plus permanent possible pour qu’il effectuer sa fonction de contenant des aspects les plus archaïques des personnalités des partenaires (Bleger, 1986).   

Dans le contexte des thérapies expressives, l’image de la cabane émerge et est proposée ici pour conceptualiser le cadre spécifique de l’atelier poiétique. 

Cabane réalisée dans un atelier d’expression, Saas Fee été 2006 


Qu’est-ce qu’une cabane ? 

De nombreux penseurs, artistes ou scientifiques ont bâtis ou utilisé des cabanes.
Presque tous les enfants du monde et beaucoup de parents ont bâtis des cabanes et joués dedans ou autour durant des heures, des jours entiers.
Les peuples nomades en construisent régulièrement, de même que les chasseurs et les éleveurs en transhumance.
Thoreau, le célèbre philosophe auquel se réfèrent souvent les écologistes, avait vécu plusieurs années dans une cabane au bord d’un lac dans une forêt de Walden, dans l’est des Etats-Unis. Il s’était retiré du monde qu’il ressentait comme malade pour élaborer une philosophie respectueuse de la vie.
Wittgenstein, autre philosophe célèbre européen avait une cabane dans un endroit retiré de Norvège, il y allait parfois pour se retirer suffisamment du monde courant, pour se ressourcer à la Nature et pour retrouver un accès souple et libre à lui-même.
Un certain nombre d’auteurs de l’art brut et d’art hors les normes se sont concentrés sur la construction de cabanes comme œuvres à habiter, à la fois objet créé, lieu de création et lieu de vie.
Dans le cadre de l'Atelier, nous avons développé des ateliers cabane dans des contextes art-thérapiques différents depuis de nombreuses années, avec des enfants ou des adultes, autour de l’exploration du lien à l’environnement et à la Nature. 

Cabane réalisée dans un atelier d'enfant, Genève, été 2005

De toutes les cabanes que j’ai construite, visitée, vue, ou ouï dire, j’en retire un certain nombre de formes essentielles qui mettent en valeur la métaphore pour parler du cadre et du dispositif des ateliers poiétiques.

Une cabane n’est pas une maison, bien que destinée à être habitée, elle est rarement un logement pour le long terme. Elle propose une habitation en quelque sorte opposée à la maison.

La cabane est temporaire, rudimentaire, précaire, en retrait du monde habituel. Elle est faite en général de matériaux non nobles, voire même plutôt de matériaux de récupération détournés de leur usage premier et ingénieusement assemblés. Elle est aménagée de manière minimale ou « pour semblant ». Elle est semi-ouverte sur la Nature ou sur des espaces délaissés par les activités humaines. Souvent elle est dotée d’ouvertures sur le ciel. Elle protège des intempéries mais en partie seulement ou pour peu de temps. Elle régule les changements climatiques en faible mesure et nous laisse les sentir. Le vent doit la traverser un peu, la lune et les étoiles en éclairer l’intérieur.  

On habite la cabane différemment d’une maison.

Elle est un lieu du sentir ; du sentir le monde et du sentir en soi ; un lieu du re-sentir, lorsqu’on a oublié de sentir pendant un certain temps ou lorsqu’on n’a plus su ou plus pu sentir. Le corps y est mobilisé tout particulièrement et différemment d’à l’habitude. On s’y assied différemment qu’en une maison, les meubles sont moins ajustés à nos corps.

Elle est un lieu du retrait, de la marge. On s’y retire, on y effectue un retour qui élance. On s’y isole ou s’y voue à des relations intimes. 

Elle est un lieu d’intimité. D’intimité à soi-même ou d’intimité partagée avec des êtres particulièrement chers, compagnons, « frères de sang» dans les jeux d’enfants. L’intimité de l’ambiance permet de s’offrir à soi et aux autres avec ses fragilités, avec ses failles ou ses brisures et surtout dans l’ouverture à la vie, à la découverte du nouveau. 

Elle est un lieu du jeu. On y est aussi sérieusement que tout enfant joue. Sans que ce soit la vraie vie, la vie y est plus authentique encore. L’imaginaire s’y développe. On s’y raconte des légendes et des contes, des personnages prennent corps, des histoires se trament, s’inventent. On s’y active à jouer des fictions. 

Elle est un lieu de la rêverie. On s’y tait volontiers, on y pense aux choses essentielles de l’existence. On y médite des idées nouvelles, on y met en mouvement les questions ouvertes, les problèmes de la vie. On invente des réponses aux questions, on y déploie les questions, on leur donne de nouvelles formes, notamment dans le travail des matériaux mobilisés. On pense avec les mains. 

Une cabane n’est jamais finie. Elle est en transformation permanente. Comme l’être humain lui-même. Elle est comme la vie, qui ne peut pas rester statique, immobile, au risque de mourir, de perdre son intérêt. On s’y voue à la transformation continue du monde, de soi et de ses rapports au monde. L’outil et l’objet créé se confondent. Elle existe au devant d’elle, jamais là où on croit qu’elle est. Elle est un lieu de liminalité, elle est située dans des zones de passages de la vie des humains qui s’en occupent, elle est transitionnelle. 

De toutes ces qualités spécifiques de la cabane, je n’en trouve aucune que je ne voudrais pas attribuer à un atelier poïétique.

Au contraire, je reconnais à chaque proposition le cadre et les dispositifs qui me semblent vivants dans mes ateliers.

La cabane est l’idée-concept même du cadre destiné à une activité poïétique. L’avoir en ligne d’horizon peut orienter le déploiement de notre propre créativité d’animateur d’atelier.  

La cabane est le lieu de l’œuvre ouvrante.  

Faite à deux ou en groupe, on ne cherche pas à dire qui à fait cette partie ou celle-ci, il n’y a pas un seul propriétaire de l’objet cabane. La cabane n’est pas une possession. Comme en thérapie, c’est le champ des partenaires et des conditions contextuelles qui en sont les créateurs. On ne cherche pas non plus à savoir les causes de l’usage de tel ou tel matériau, de telle ou telle forme de cette cabane, on est bien plutôt orienté sur le déploiement des effets ludiques et de rêverie qu’elle facilite chez chacun des partenaires et dans le champ. Elle invite fortement à cette attitude essentielle à la thérapie poiétique.