la dame au doigt coupé

La dame au doigt coupé, les balfas de Danielle 

Danielle est artiste-peintre, elle est venue me voir et a entrepris une psychothérapie car elle ne trouve plus le contact avec cet état intérieur particulier de « rêverie créatrice » qui la transporte et est au cœur de son identité et de son travail. Elle a l’impression d’être « devenue une fonctionnaire de la mise en forme artistique ». Sa technique lui permet de confondre une partie du public, mais pas elle-même. Après avoir essayé toutes sortes de matériaux disponibles dans mon atelier-cabinet, elle s’est lancée dans une recherche à partir de terre glaise. Sa technique y est mauvaise, selon elle, et ne peut dompter l’expression juste ; elle a de la peine à penser en volume, surtout les corps a-t-elle précisé.

Elle vient un jour avec un doigt bandé. Elle est gênée pour modeler la terre et me raconte un rêve, un cauchemar dans lequel elle aime une vieille dame qui est la mère d’un homme mûr jaloux qu’on lui prenne sa maman. Elle en a ressenti un immense sentiment de colère.

Puis elle raconte s’être blessé le doigt pendant la nuit. « Une porte claquait dans l’orage » et elle ne voulait pas « déranger les voisins », elle s’est levée « sans allumer la lumière pour la fermer et s’est pincée le doigt dedans ».

Elle regarde son doigt pansé, l’index, en remuant sa main devant sa tête  comme on fait les petites marionnettes aux enfants puis commence à chantonner une comptine qui présente les doigts de la main comme des personnages d’une histoire familiale. Elle s’arrête au milieu et associe : « l’index blessé c’est moi. Mon pouce, il est petit, chez d’autres il est grand, mais à moi il est petit, c’est mon petit frère Colin. Le majeur c’est papa, les deux derniers, ce pourrait être maman ou ma sœur aînée Corinne. L’annulaire à la bague de mariage c’est maman, mais elle est si petite et insignifiante dans la famille, elle pourrait être le petit doigt. Ces deux doigts bougent ensemble, regardez, je ne peux pas les bouger séparément, c’est sûr que c’est ma sœur et ma mère, elles sont inséparables et dépendantes l’une de l’autre! »

Elle continue en disant que l’index « sert à montrer du doigt, à indiquer toutes les choses intéressantes du monde ; ça sert aussi à dire ce qu’on veut pour qu’on nous le donne ».

« Ca sert aussi à dire un désaccord en le brandissant verticalement près du visage, ah non ! » dis-je en me rappelant le début de la séance et le fil des séances précédentes où elle explorait un potentiel agressif nouveau pour elle, potentiel fortement jugulé qui me semblait pouvoir être lié à son inhibition créatrice momentanée.

Nous voilà avançant dans une sorte de pensée de rêve dans laquelle elle retrouve contact avec des éléments inconscients ou préconscients de son existence, notamment l’agressivité, en tentant d’en inventer un nouvel aménagement.

« Mais alors l’index est blessé ? » dit-elle avec surprise et un certain effroi dans la voix.

« Comme vous disiez », dis-je alors, « c’est aussi ce doigt que vous pointez sur des choses intéressantes du monde pour les en extraire d’une certaine manière symboliquement ». Je lui rappelle alors qu’un des thèmes abordé lors des deux dernières séances était une perception nouvelle qu’elle avait d’une attitude intérieure faussement adaptative aux exigences du monde et de ses proches. Elle avait dit elle-même avoir « pointé » cette adaptation et l’effacement malheureux de sa révolte (son agressivité ?) en beaucoup d’occasions.

« Mais alors le doigt coincé, c’est comme une punition contre le fait d’avoir pointé ? » a t-elle ajouté.

Pendant ces semaines-là, j’avais une grande difficulté à me concentrer sur les séances, j’étais sans cesse à papillonner sur d’autres pensées, je tentais de les rassembler puis la gerbe se détachait et les pensées s’évadaient aussitôt. J’étais peu présent à ma patiente et m’en sentait un certain agacement.

Il est possible de comprendre ce matériel comme l’expression d’une dynamique intrapsychique de Danielle, comme elle l’a elle-même fait ; on peut aussi le comprendre comme lié à la dynamique du champ relationnel que nous construisions, et notamment à sa perception de mon incapacité relative à être présent et disponible ainsi qu’à mon affect d’agacement dont elle pouvait se sentir coupable de pointer.

Nous voyons alors comme se rassemblent les deux thématiques de l’agressivité et du faux-self dans cette image corporelle à la symbolisation ébauchée qui parle à la fois de sa vie intrapsychique et du champ relationnel thérapeutique..

Nous voilà ici avec une sorte d’acting qu’on pourrait voir comme a-symbolique, dans un premier regard. On le jugerait comme étant une résistance ou une défense et on l'écarterait du matériel à penser ou on en interpréterait le contenu compris comme porteur d’un symbole achevé. Or je propose de le considérer comme n’étant justement ni a-symbolique, ni complètement symbolique, disons plutôt proto-symbolique.

Un mouvement expressif vers l’extérieur de soi, dans le champ relationnel et dans-vers la psyché est réalisé, mais incomplètement.

Plus proche de l’équation symbolique que de la symbolisation, au sens de Hannah Segal (H. Segal, 1981), son expression corporelle peut être considérée comme une proto-symbolisation. On peut se demander alors si un certain nombre d’accident corporels comme certaines affections psychosomatiques, J. Mac Dougall en a indiqué la voie, ne seraient pas porteurs de symbolisation en puissance, mais non développée (J. McDougall, 1989).

La tâche incomberait à la relation thérapeutique de développer ce potentiel de symbolisation. On pourrait même évoquer ici l’idée que ces expressions corporelles qui échappent à la mise en image médiatisée ou à la mise en verbe pourraient avoir une fonction bien particulière de mobilisation du champ et de ses forces poïétique. 

Ces productions pas tout à fait symbolisées se rapprochent de l’idée de balfas avancés par Antonino Ferro dans ses derniers ouvrages.

Cet auteur propose de considérer certaines des productions thérapeutiques comme n’étant ni des purs éléments alfa, ni des purs éléments béta.

Rappelons ce que sont ces concepts fondamentaux issus de la théorisation de Bion. Les éléments béta sont des éléments provenant directement de la perception sensorielle ou affective qui n’ont pas acquis de forme pouvant être symbolisée ou mentalisée. Très angoissants, ils ne peuvent qu’être projetés dans un environnement dont on espère qu’il pourra leur donner une forme et les traiter, les transformer. La transformation, si elle a lieu produit des éléments alfa, c'est-à-dire pouvant s’enraciner dans la vie psychique et lui faciliter la croissance. 

Danielle produit un balfa avec son doigt coupé. Il pourrait servir de barrière contre l’élaboration psychique et relationnelle, mais il pourrait aussi servir de base à une transformation. C’est cette deuxième voie qui a été réalisée par le couple thérapeutique, en s’appuyant sur le processus poïétique en séance du champ relationnel. 

Cet exemple montre la nécessité d’humilité devant les processus thérapeutique et créatifs assemblés.

L’attitude qui considère le champ relationnel thérapeutique implique de quitter le regard classique sur l’appartenance au patient des productions d’atelier, qu’elles soient volontaires ou pas, dans le médium proposé ou sur un autre plan, comme le plan corporel. Toutes ces productions appartiennent au champ relationnel des partenaires et non seulement à chacun d’eux, individuellement compris.

Lorsqu’on considère patient et thérapeute comme étant des partenaires, on constate assez vite que chacun d’eux à l’avantage d’en savoir un bon bout sur les résistances inconscientes de l’autre à laisser se déployer le champ relationnel.