la dame au livre

Au départ de cette recherche sur la poïétique, des situations cliniques, en voici une, qui ouvrent un questionnement qui lui-même appelle au mouvement de quête de sens.

La source de toute réflexion poïétique est la pratique, l'existence même. Avant de réfléchir il vaut la peine de vous inviter à me suivre dans ces narrations et de vous laisser entraîner dans la pratique qui est la mienne.

La dame au livre

Une patiente, que j'appellerai Jeanne, est venue me voir il y a quelques années pour traiter un état dépressif avancé qui la gênait dans le déploiement de sa carrière professionnelle. Manager dans une entreprise internationale, elle devait s'absenter trop souvent pour des raisons de maladie et avait peur d'être mise à la porte de son entreprise.

Elle était habitée par une forte insécurité narcissique renforcée par l'état de stress permanent de ce type d'emploi. Elle souffrait beaucoup de son état émotionnel ainsi que de l’incapacité à faire face à sa situation professionnelle. Elle prenait parfois congé, la peur au ventre qu’un autre prenne sa place, et se réfugiait dans son appartement sans en sortir pendant 2-3 jours, débranchant son téléphone, sa radio, sa télévision, ses livres, ses revues, ses relations.

Elle désirait effectuer une psychothérapie de groupe car elle pensait, en bon manager, que cela lui permettrait d'avancer plus vite et de s'occuper des difficultés relationnelles sur lesquelles elle focalisait son attention.

Elle me semblait être une dame bien élevée, appliquée, sur adaptée. Toujours très polie, elle effectuait une sorte de révérence lorsque j'ouvrais la porte et que nous nous saluions. Sans âge, habillée d'un tailleur gris hors mode, elle ne semblait pas prendre réellement soin de son corps rond et malhabile. Avait-elle un corps ? Me suis-je demandé parfois. De ses grands yeux verts émanait une détresse brûlante et impressionnante, en contradiction avec la froideur affective qui accompagnait la maîtrise langagière dont elle faisait preuve lorsqu'elle me racontait sa vie.

Elle semblait ne pas avoir de passé lointain. De sa vie, elle présentait la semaine voire l'année en cours, tout juste était apparu dans son récit un amant fréquenté  il y a 2 ou 15 ans. Elle présentait aussi régulièrement des situations de relations professionnelles conflictuelles où elle avait peur de perdre la face et d'être dominée par les autres, peur de perdre sa place aussi.

Son anxiété était grande, surtout celle de ne pas réussir sa carrière, valeur première de son existence.

Dans un premier temps je lui ai proposé de rejoindre un groupe de psychothérapie expressive. Nous envisagerions ensuite, peut-être, une psychothérapie individuelle, qui me semblait mieux correspondre à la recherche qu'elle voulait effectuer.

Le groupe que Jeanne a rejoint est composé à cette époque de 6 personnes, il est de type slow open, c'est à dire que chaque membre le traverse à son rythme et que de nouveaux participants peuvent le rejoindre à tout moment, selon l'acceptation du thérapeute, bien entendu.

Les rencontres, d'une durée de deux heures trente, sont hebdomadaires. Elles sont structurées de la manière suivante: un premier temps de parole permet aux participants de rapporter certains sujets et préoccupations de leurs vies quotidiennes, puis un temps dit d'expression s'ouvre, temps de nonante minutes environ dans lequel, en groupe ou individuellement, chacun utilise des moyens artistiques sans qu'il y ait de consignes ou de proposition de contenu: dessin, peinture, modelage de terre, collage, écriture poétique ou romanesque,…

En général, un bref échauffement est pratiqué en entrant en contact sensoriel avec les matériaux, en préparant sa place de travail et en arpentant l'espace de l'atelier.

Un deuxième temps de parole clôt la séance en permettant de rassembler les expériences de la rencontre, de nommer les éléments forts ou surprenants des productions et de développer des associations verbales à partir du voyage expressif.

L'espace du cabinet-atelier, 60 m2, est bi-valve avec une salle qui sert de lieu de stockage des matériaux ainsi que des objets finis (ces derniers restent dans le lieu durant toute la durée de la thérapie), ainsi qu'une salle d'expression, dans laquelle les murs et une table centrale sont disponibles à recevoir des feuilles ou autres supports. Les temps de parole se font dans cet espace en formant un cercle de chaises.

Jeanne a participé à ce groupe pendant un an et demi avec application et impression de difficulté à créer. Elle a souvent exprimé un sentiment de frustration devant sa faible maîtrise artistique. Elle se comparait aux autres, qu'elle imaginait être des artistes, en soulignant l'échec esthétique de ses propres créations. Ce sentiment est fréquemment ressenti par les patients de ces groupes d'expression en début de thérapie car ils sont remplis d'attentes esthétiques issues des leçons de dessin de la scolarité et des critères normatifs liés aux Beaux-Arts et aux musées. Après quelques semaines, ils entrent en contact avec un autre niveau de l'expression qui transcende les canons esthétiques. Pour Jeanne, cette réaction d’échec esthétique me semblait être un style de personnalité, l’indice d’un positionnement existentiel.

Pour elle, ce sentiment traduisait encore autre chose, comme nous allons le voir. 
Dans ce groupe, elle a mis en forme deux figures qui ont été particulièrement intéressantes et ont été un tournant pour son développement et pour celui du groupe: la maison au toit qui s'effondre et le livre cloué.

La maison au toit qui s'effondre

Doublant un modelage de terre glaise rouge orangé par un commentaire verbal à demi-voix, elle met en forme ce jour-là une sorte de maisonnette sur un socle rectangulaire. Des piliers font office de murs, pour que l'air passe parce qu’il fait chaud avait-elle dit dans le temps de parole; un toit de branchages est destiné à abriter les habitants de la lumière de la lune et de la pluie. Mais ces branches, faites en petits saucissons de terre à la plasticité relativement molle et posés à leur extrémité sur les piliers-murs, s'affaissent au milieu  du toit.  

Dans le temps de parole, elle associe en racontant son enfance solitaire dans la forêt amazonienne. Regardant sa production avec mépris, elle dévalue sa capacité technique pour faire tenir à plat les branches du toit, elle interprète aussi immédiatement ce défaut comme l'expression patente de son incapacité intérieure à se réaliser fermement dans la vie.

Les membres du groupe, eux, ont été très interpellés par cette cabane. Touchés, certains ont dit qu'elle était parlante pour eux aussi, que ce toit qui s'effondrait presque était absolument juste, qu'il exprimait une question actuelle, sans savoir vraiment laquelle.

Or, à cette époque, le groupe était confronté à l'arrivée pénible d'une personne plus ou moins mutique dotée de forts traits de personnalité psychotiques.

Plutôt que de renforcer la dynamique centrée sur ses incapacités intérieures à créer et à vivre, même si cette interprétation était en quelque sorte juste aussi, je soulignais au groupe que Jeanne avait peut-être mis en forme une partie du vécu du groupe par rapport à l'arrivée et au style du nouveau participant et que cette forme recelait peut-être des questions et des potentiels intéressants pour eux tous.

Jeanne a reçu cela comme la reconnaissance de sa capacité à résonner aux autres et à être attentive au groupe. Elle a aussi commencé à comprendre que ses seules raisons personnelles et conscientes ne suffisaient pas à comprendre sa création, ses actes de la vie quotidienne, certains émois de son existence.

Après l'élaboration que fit le groupe de ce passage, elle a ressenti aussi à quel point sa création avait été utile au groupe et qu’elle y avait sa place. C'était devenu une image du groupe.

Le livre cloué

Un autre objet avait été conçu plus tard, lors d'un des moments, de plus en plus fréquent, où Jeanne était prise de la frénésie créative que beaucoup d'artistes et de patients en psychothérapie expressive connaissent.

En été, il était possible d'utiliser une petite cour adjacente à l'atelier. Des objets y traînaient destinés à la voirie ou stockés comme matériaux hétérogènes, ils s'ajoutaient à ceux, plus traditionnels, de l'atelier. Ce jour-là, elle saisit un billot de bois, un vieux livre de religion qu'elle avait trouvé au marché aux puces et se mit à fouiller dans la caisse à outils; il n'y a pas que des outils artistiquement nobles dans l'atelier! Elle saisit un marteau, un gros clou de 20 cm et cloua vigoureusement le livre sur le billot. La forme expressive était là, brutale, violente; les autres participants en cessèrent leurs propres démarches, stupéfaits!

Lors du temps de parole Jeanne livra une lignée d'associations sur sa famille, sur l'emprise de la morale chrétienne vécue comme étouffante, sur la notion de sacrifice ainsi que sur la violence qui l'habitait, au cœur de son état dépressif.

Le groupe, qui était à l'époque mu par un mouvement de résistance esthétique, c'est à dire qu'il camouflait des éléments pulsionnels derrière des tentatives décoratives et des productions maîtrisées et jolies, s'intéressa à comprendre, dans le temps de parole, l'émoi de stupeur engendré par la création de Jeanne. Le livre cloué avait été compris par tous comme lié très directement à l'ambiance du groupe, comme en exprimant une face cachée et un potentiel de développement. Jeanne compris à nouveau à quel point sa création était pluridimensionnelle: à la fois liée à sa vie intrapsychique, aux relations qu'elle établissait, mais aussi, et cela l’intéressait, à la dimension groupale. Cette image du livre cloué est restée longtemps présente dans la suite de sa thérapie.

C'est quelques temps après qu'elle exprima le désir de prolonger sa psychothérapie par une démarche individuelle. Ce que j'acceptai. Elle me semblait alors prête à cela, intéressée non seulement à manager sa vie, mais à en développer des ressources inconnues, pour en sentir le goût pleinement.

Cette deuxième phase de sa psychothérapie a duré plus de 4 ans par séances hebdomadaires ou bi-hebdomadaires selon les périodes.

Le cadre est toujours la psychothérapie expressive mais, en individuel, l'importance donnée au plan verbal va prendre de plus en plus de place.

Jeanne va découvrir de nouvelles valeurs à sa vie et relativiser la priorité accordée à ses ambitions professionnelles qui se révèlent hors de ses réels intérêts et désirs. Elle a trouvé un poste de travail moins stressant dans lequel elle peut produire, avec qualité, ce qui convient à son employeur tout en pouvant protéger du temps pour s'occuper d'elle, c'est-à-dire pour penser au plaisir de vivre et de réaliser sa vie.

Au long de ces 4 ans elle a développé une intense production littéraire qu'elle va fréquemment apporter en séance pour m'en faire la lecture comme en un temps de parole non pas destiné à interpréter ses écrits en tant qu'émergences de son monde intra-psychique souffrant mais pour que je sois le témoin du développement de sa capacité expressive et du déploiement de sa recherche personnelle.

Outre des regards sur la condition humaine, je pouvais voir dans ces productions le cheminement de l’élaboration de son monde intra-psychique, sans bien entendu jamais en verbaliser une quelconque interprétation. J'ai aussi souvent retiré de l'écoute de ses écrits une bonne connaissance de l'évolution de notre champ relationnel et de mes capacités à lui être disponible, comme si ces textes m’étaient en partie destinés, à moi, partenaire d’une relation, pour que j’y puisse être meilleur et plus disponible.