la mort de la baleine

La mort de la baleine, une dynamique d'alfabétisation 

Cette présentation de situation est reprise d’un article paru dans la revue Psychothérapie en 1999. 

Dans cette prèsentation clinique, il s’agit d’un groupe de 6 étudiants d’une école d’art-thérapie à laquelle je collabore alors pour des démarches thérapeutiques individuelles ou de groupe. Ces étudiants doivent effectuer pendant leur formation une démarche thérapeutique personnelle avec la médiation expressive, et je suis l’une des personnes ressource pour cela.

Ce groupe a duré 18 mois et possédait le concept d’une durée limitée dès le départ sans qu’une date précise de terminaison soit définie d’emblée.

J’avais dû adapter le cadre que je propose habituellement à certains aspects du rapport à l’institution formative en rallongeant le temps des séances à 3h30 car elles devaient être placées toutes les 4 semaines; cela permettait en quelque sorte de faire deux séances en enfilade, le même jour. 

J’avais aussi adapté le cadre temporel interne des séances en organisant 5 séquences:

1- temps de parole d’ouverture.

2- temps d’image groupal.

3- temps de parole.

4- temps d’image libre.

5- temps de parole final. 

Le temps d’image groupal était particulier, j’avais repris ce dispositif d’un groupe que j’avais conduit pendant 12 ans dans le cadre des Institutions Universitaires de Psychiatrie de Genève avec des patients psychotiques fortement institutionnalisés.

Il m’apparaissait intéressant ici de conduire l’exploration plus activement en soulignant la dimension groupale de la démarche thérapeutique car les étudiants pratiquaient le groupe dans leur formation mais sans en travailler la dimension groupale; un travail individuel en groupe donc plutôt, d’avec lequel je voulais bien me démarquer.  

Il s’agit précisément pour le groupe, dans ce dispositif inspiré du squiggle de WINNICOTT (Winnicott, 1964), de réaliser une image groupale sur une feuille d’environ 1m x 1m50 dans laquelle, chacun son tour, va en peindre un bout (dans ce groupe le thérapeute n’intervient pas, contrairement à ce que j’avais fait avec les patients psychotiques). Plusieurs tours sont nécessaires pour achever l’image qui commence, c’est conseillé dans la consigne, par des gribouillis. Lorsque l’image semble terminée, le groupe lui donne un titre commun. 

J’avais annoncé au début de la séance de mars que le groupe prendrait fin à l’été, après la séance de juillet en rappelant que cette terminaison avait été prévue ainsi au départ et que le laps de temps entre mars et juillet permettrait d’élaborer cette fin.

Une première réaction avait alors surgi à chaud et conduit le groupe à écourter le premier temps de parole qui dure habituellement 20 à 30 minutes.

Les participants voulaient passer tout de suite à l’image. Depuis quelques mois ils posaient la  feuille sur la grande table centrale, cette fois ils choisirent de la fixer sur le mur.

L’image qui apparut représentait un grand visage bleu clair défini comme avenant par le groupe. Je ressentais quand à moi une sorte de gêne à être fixé par ce visage incontournable dressé au milieu d’un fond  indéfini au rythme quelque peu chaotique, qui n’arrivait pas vraiment à capter mon regard.

Dans le temps de parole qui suivit, il s’avéra pour les participants que ce visage n’évoquait personne en particulier, mais pouvait éventuellement me représenter moi, ou peut-être le groupe lui-même comme entité.

Je passais quant à moi une partie du temps de parole à me demander si j’avais été trop brutal dans l’annonce.

Il est bien entendu que l’on peut comprendre le sens de cette image notamment par le fait qu’elle ait été faite sur le mur, posée verticalement face à nous tous, comme une réaction à l’annonce du prochain arrêt du groupe. Peut-être qu’une sorte d’impossibilité de recevoir cette idée s’exprimait dans l’hyper-présence du visage et dans l’appui sur le contenant-architectural du groupe. Je n’en fit pas l’interprétation sur le moment, ne voulant pas interrompre un processus expressif naissant ni risquer d’intellectualiser la démarche en image.

Mais dans mon for intérieur j’imaginais avoir à faire à une déposition du choc de l’annonce dans l’image qui devenait un dépositaire en forme de cagibi ou de débarras, comme l’avait si joliment nommé René ROUSSILLON (Roussillon, 1988) il y a quelques années. Cet auteur recommandait de ne pas trop toucher à ce qui est mis au débarras, et de laisser le temps faire son office, le déposé devant bien ressortir à un moment mieux opportun pour être élaborer.

La séance continuait et chacun peignait ou modelait de la terre seul dans un coin de l’espace, comme d’habitude. Deux personnes s’attelaient même à poursuivre un travail en cours non achevé la séance précédente. Ceci renforça mon idée d’un mouvement défensif contre l’annonce de la fin du groupe et surtout contre ce qu’elle réveillait d’affects et fantasmes dans le groupe, comme s’il y avait annulation du temps passé entre les séances.

Sur le plan contre-transférentiel, la culpabilité par rapport à l’annonce éventuellement brutale de la fin du groupe était associée à de légers sentiments de doute sur les capacités du groupe, moi compris, à digérer vraiment l’événement alors qu’un évident plaisir et une notable curiosité envers la démarche thérapeutique s’étaient jusque là installés dans le groupe. 

Le mois suivant, après un premier moment de parole morne et à nouveau écourté, le groupe peignit son squiggle de nouveau contre le mur, d’une façon jugée par lui comme extrêmement frustrante, confuse, bloquée. En effet, les capacités techniques picturales acquises et habituellement utilisées étaient comme perdues. Les traits ne délimitaient plus de formes, n’enserraient rien, il n’y avait plus de surfaces peintes planes, la figuration n’émergeait pas du gribouillis, aucune rythmique cohérente ne semblait naître des interventions assez rapides  des participants. Cela me donnait le sentiment d’un chaos angoissant. De fréquents regards m’étaient lancés, comme des appels à l’aide. La peinture me faisait alors l’effet d’une reprise assez directe du fond qui entourait le visage bleu peint précédemment, fond auquel on aurait enlevé sa figure centrale, fond démantelé et sans figure. Or j’avais imaginé que ce visage était une figure du désarroi du groupe.

L’anxiété du champ groupal montait fortement à ce moment, liée très directement à la perte de la capacité figurative dans la peinture et bien sûr aussi de façon sous-jacente à la problématique de la fin du groupe.

Il me semble qu’on peut parler pour cette peinture groupale d’un amas d’éléments b de BION, ces éléments sensoriels bruts non reliés, extrêmement angoissants issus de la confrontation à l’idée impensable de la fin du groupe et matérialisé sur la feuille comme une sorte de barrière défensive Mais il est aussi possible d’envisager ce matériel d’une façon tout à fait intéressante en imaginant que le groupe se mettait en un état de la pensée pré-formelle ou pré-représentative. Dans ce cas, ce qu’il est important de considérer n’est pas la perte de la capacité de figuration, mais la mise en avant de la capacité à travailler par des traces rythmiques branchées directement sur les vécus corporels et émotionnels les plus archaïques. Serge TISSERON (Tisseron, 1988, 1995) et Geneviève HAAG (Haag, 1996) a si bien étudié ces dessins d’enfants autistes et psychotiques dans leurs tracés premiers, tracés de balayages simples qui précédent  la constitution du fond graphique et psychique à la pensée. Il me semble que l’on touche ici aussi au concept de signifiants formels de Didier ANZIEU (Anzieu, 1993, 1994), par lesquels cet auteur tente d’appréhender les enracinements corporels de la pensée.

Je proposais alors un temps de parole intermédiaire afin de répondre aux appels de présence par regard silencieux. Pour tenter d’apaiser un peu l’anxiété en signifiant en quelque sorte que j’étais encore là, que nous allions vivre ensemble cette fin de groupe comme nous en avions fait le voyage jusque là. Pour pouvoir exprimer ma confiance dans le processus en cours et pour commencer aussi un travail de liaison du matériel exprimé dans les images au moyen du verbe, plus secondarisé que l’image. C’est bien l’alternance verbe-image qui fait la richesse et la valeur des thérapies médiatisées.

Le groupe nomma alors les sentiments que j’avais senti en soulignant la sensation d’une importante douleur  de ne plus savoir peindre ni donner une cohérence à son expression. Blessure au narcissisme du groupe dirais-je. Dans ce mini-temps de parole intermédiaire, je proposais ma confiance en les capacités du groupe à traverser cette étape en rappelant d’autres moments de sa vie, notamment lors du départ d’une participante au deuxième mois, qui avait été bouleversante pour les autres participants mais avait entraîné le groupe vers une maturation.

J’ai invité alors les participants à porter à son terme le mouvement expressif en image et en mot sur le matériel important du jour avec ses affects de confusion, d’éclatement, de chaos et de rythmes naissants, dans le médium-image lui-même.

A ce moment, sur le plan contre-transférentiel, je me sentais très touché par leur souffrance et pensais avec un regret certain à cette fin de groupe et à la perte de la richesse humaine qui l’habitait. Je me remémorais certains des moments picturaux de grande souffrance que je connaissais, lorsqu’une forme ou un rythme qui nécessitent l’expression, ne trouvent pas leur chemin, si ce n’est justement dans une production chaotique et insensée. Je me remémorais aussi le début d’une étape abstraite de ma peinture personnelle et les angoisses qui ne m’avaient quittées que lors de la mise en acte, au plus juste, du mouvement même qui m’habitait alors: la déconstruction de la capacité à la figure, au symbole secondarisé.

Une autre image mentale m’avait occupé l’esprit à ce moment de la séance, celle d’une grande chambre noire à traverser sans pouvoir en toucher les murs. Seule l’arrivée de l’autre côté permettrait d’en ouvrir une porte.

Mais je n’avais aucune idée de ce qu’il pouvait advenir de la poursuite de ce travail expressif, juste la foi en l’idée que parfois il en ressort du bon et que la réelle création passe toujours par des étapes pareilles à celle-ci.

Les participants transportèrent alors l’image sur la table centrale et se sont mis à la découper aux ciseaux; à la déchirer des mains, à la lacérer au cutter, à tournoyer autour de la table comme des abeilles autour d’une fleur. Ensuite ils se sont mis à recoller des morceaux sur un support de carton épais, à confectionner des rallonges, à tordre le papier, à y ajouter de la couleur et d’autres matériaux. La forme nouvelle commençait à prendre du volume !

Pendant ce travail, l’ambiance émotionnelle et gestuelle changea du tout au tout. L’investissement était dense mais plutôt concentré et serein. Des sons vocaux se faisaient entendre. L’espace était habité très différemment, le groupe parcourait l’espace intermédiaire d’allers et retours entre table, étagère à matériaux, lavabo, et je devais, quant à moi, prendre physiquement du retrait pour ne pas gêner cette chorégraphie improvisée.

Une nouvelle fois on peut relier ces mouvements dans l’espace intermédiaire au travail du contenant psychique de groupe. Le feuillet externe, le mur et ses panneaux verticaux commence à être dévitalisé et n’aide plus vraiment à produire des images figuratives et sensées. Il ne soutient pas non plus le groupe dans l’appui sur les capacités picturales qu’il avait développé telles que les traits entourants ou les à-plats remplissants, les rythmes ordonnants et les harmoniques de couleur.

Le groupe n’a plus de contenant suffisamment effectif dans un premier temps pour contenir l’expérience émotionnelle de sa fin annoncée.

Puis le groupe inventa, et c’est magnifique, il inventa et développa ce qui est déjà là en même temps : le travail sur la table centrale, un feuillet interne contenant.

Il regagna alors les capacités créatives qu’il avait cru un instant perdues.

C’est le prolongement du mouvement du chaos conduit à son terme formel ou à sa maturation qui stimula l’invention du contenant créateur, feuillet interne au groupe qui était littéralement arraché au feuillet externe du mur pour être jeté et retravaillé à la main sur la table avec cette violence créatrice souvent présente dans les groupes thérapeutiques à médiation.

Et le passionnant travail transitionnel  se poursuivit. La croissance de ce feuillet interne ne se suffisait pas, bien entendu, de la déconstruction et de l’arrachage, ce temps de travail déboucha sur l’étape de reliaison, de scotchage, de ficelage, de recollage et de repeinturage.

Et le groupe retrouva alors le chemin de la figuration; une figuration autoréférentielle de contenance qui parlait de l’immédiate réalité de ce que vivait le groupe: l’image de la baleine. 

En effet le groupe donna vie à une forme nettement figurative, une sorte d’animal que chacun identifia comme un mammifère marin avant même le temps de parole structuré. Dans ce temps de parole, le groupe indiqua qu’il s’agissait d’une baleine, une baleine échouée sur une plage, une baleine morte, un corps mort.

J’ai pensé après-coup à ce qu’est un corps-mort en terme de marine: une masse gisant au fond de l’eau sur laquelle on peut solidement amarrer son bateau pour éviter qu’il ne se mette à errer comme le célèbre hollandais volant de la légende, bateau habité par les fantômes de ses marins perdus.

On voit là toute la dimension du travail du deuil concentré dans cette image ! 

La tension d’expression par l’image avait alors repris le groupe au milieu du temps de parole et les participants se relevèrent des chaises pour tenter, dans une scénographie pathétique, de relever le corps mort de la baleine, pour tenter de le faire tenir debout. Mais la résistance des matériaux s’allia à la nécessité du deuil et la baleine ne tint pas debout, contrairement à la pensée groupale qui, elle, se relevait dans le même temps où elle élaborait un langage, où elle s’alphabétisait (Bion, 1967 ; Ferro, 1997, 2004).

Alors le groupe accepta enfin l’état de fait et nomma la figure: la mort de la baleine.

Le temps de parole reprit et des liens se tissèrent entre cette forme de la baleine, le travail expressif de son avènement, l’expérience de la fin du groupe, la perte du thérapeute et de l’altérité du visage de l’autre, le compagnon de voyage du groupe. Les participants purent ensuite associer verbalement à propos du processus de terminaison et d’autres expériences individuelles inachevées de séparation dans une ambiance à la fois profonde, grave et empreinte de la pudique joie intérieure de l’insight.

Cette image de la baleine morte contenait des émotions et des fantasmes individuels revivifiés de la séparation mais surtout, par sa forme groupale auto-référentielle, elle était une image du travail de la contenance du groupe lui-même à l’oeuvre dans ce travail  de terminaison du groupe.

On voit alors comment se fait l’appropriation de la fonction contenante du cadre par l’appareil psychique groupal dans l’exercice de sa créativité.

On voit aussi dans ce passage comment la production d’images matérielles, par la promotion de ce que Marion MILNER (Milner, 1957, 1969) avait appelé la pensée en image, participe au développement d’une pensée groupale.

On voit aussi comment l’interprétation psychanalytique et l’interprétation artistique se recoupent parfois de façon tout à fait intéressante.

On a coutume de réserver le travail de l’image à la psychothérapie d’enfant; cela avait d’ailleurs été un grand pas en avant de formuler et démontrer le sens et l’utilité de ce travail.

On réserve aussi le travail plus corporel aux enfants, le psychodrame par exemple, ou aux malades psychiatriques fortement régressé: pack, relaxation, ...

Par cela on valorise paradoxalement excessivement la parole et le verbe dans les thérapies d’adultes, une sorte de monopole du verbe en quelque sorte.

Sans vouloir ôter une quelconque importance au plan verbal, je tiens à souligner la valeur des plans visuels et corporels.

Comme si l’adulte devenait verbal et n’était plus corporel ou visuel; comme si on passait d’un état d’enfant à un état d’adulte, par stade, alors qu’on devrait se souvenir qu’adulte il y a tant en nous d’encore enfant!

En fait il ressort que ce n’est pas verbaliser qui est la démarche importante, mais symboliser, au sens large d’une expression pluridimensionnelle.

Alors les plans corporels et visuels peuvent prendre une place reconnue, acceptée dans le processus psychothérapique psychanalytique, parce qu’ils n’ont en fait jamais pu être réellement évacués bien sûr. Alors reste la nécessité de connaître et comprendre les différences entre les différents plans expressifs, les spécificités et ressemblances de leurs modalités expressives qui se déploient dans le champ relationnel thérapeutique.