la tache de thé

Vide 40 x 40 cm
Aquarelle, encre et craies


La feuille est blanche, inouïe. Je viens de la sortir de son paquet de grandes feuilles serrées par un emballage brun kraft, rangé avec soin dans une étagère de bois de pin odorant. C’est écrit Fabriano dessus, je le sais, par mon intellect, par mon expérience préalable, lieu là-bas, mais je ne le lis pas, je ne sais plus lire à ce moment. Juste ce blanc inouï  qui brûle mon regard et appelle un retrait de tout moi, tout en m’appelant d’un cri : viens !

Je la pose au sol, là où je travaille, un parquet de bois vernis et solide, elle se laisse faire, impassible. Elle crie sa présence vide à m’en déchirer les oreilles.
Rien.

Rien ne vient de soi, je bouge un peu, je la regarde d’une autre place, de plus loin, de plus bas, lumière rasante du petit matin par la l’ancienne fenêtre du fond de l’atelier, contre-jour.
Rien encore. 

Je bois un thé que j’ai chauffé sur mon poêle à bois, l’odeur du feu, chez moi où j’habite, mon atelier. Elle est toujours là devant moi, presque obscène au sol, nue, mais nulle part encore. Pornographique.
J’aimerais la ranger pour me débarrasser de ce douloureux sentiment, mais comment créer sans le courage d’affronter le non-lieu ? Comment résister à l’appel ? 

Une goutte de thé tombe dessus, je veux l’éponger mais, ce faisant, maladroitement, je la répand plus que je ne l’essuie avant qu’elle ne sèche, si vite, pompée par le papier.
Ce brun léger, comme une souillure, mais aussi comme un souffle, comme une caresse.

Ce brun comme une rose du vieux jardin, comme un regard après l’amour.

Je lui laisse la parole qu’il a prise, y verse carrément ce qui reste de la tasse, tripatouille, attend, gratouille, observe, ajoute d’autres matériaux. La feuille est maintenant le lieu de mon attention, elle vibre de notre rencontre. Il n’y a plus aucune autre pensée. Il n’y a plus d’intérieur à moi. Un lieu existe maintenant ici, la feuille, l’espace de mon atelier, champ, contre-champ, la scène. Erotisme.

Le travail continuant, une image apparaît ; non plus des choses jetées, échappées du non-être, mais une image, une forme, des pensées, des désirs, des bribes d’histoires, des émanations de couleur, du rose, du jaune, du brun, du bleu intense, un jardin, une montagne, une aventure, un site.