le cerf-volant

Dans l'introduction j'ai présenté une situation artistique et une situation clinique dans lesquelles ont émergé des effets que je nommerai pour l'instant des effets de champ.

Je vais étudier maintenant plus à fond ce concept en présentant une autre situation, hors du champ thérapeutique, qui me semble très intéressante pour se faire une idée sensible plus précise de ce phénomène.

Le corps du Cerf-Volant

J'ai travaillé, il y a quelques années, dans un lieu d'accueil pour enfants de moins de 4 ans accompagné d'un adulte inspiré des travaux de la psychanalyste française Françoise Dolto, qui avait ouvert un tel lieu à Paris, la Maison Verte. (Stitelmann 2000)

Ce lieu est donc d'orientation psychanalytique sans aucun but thérapeutique ou éducatif; les personnes y viennent à leur seule initiative, autant de fois qu'il le veulent jusqu'à l'anniversaire de 4 ans de leur enfant.

L'équipe d'accueil, formée de psychanalystes et professionnels du soin, de la santé ou de l'éducation n'a pas d'autre but que d'accueillir les personnes qui viennent et de vivre un moment ensemble en jouant, parlant, élaborant les sujets qui viennent naturellement au jour.

Certains parents viennent parce qu'ils rencontrent des difficultés dans leur identité de parent, d'autres parce qu'ils voient ou imaginent des difficultés dans la croissance de leur enfant, ou parce que leur rencontre relationnelle semble ne pas se réaliser de manière satisfaisante, d'autres encore parce qu'ils ont besoin d'un moment tranquille où leur enfant joue avec d'autre et où, eux, peuvent se ressourcer à la discussion libre avec d'autres parents. Les accueillants sont très discrets et respectueux. Ils accompagnent la naissance de paroles sur la vie en cours.

Dehors-dedans

Proche du centre-ville, le Cerf-Volant est situé à la croisée de trois quartiers populaires:

La Jonction, Plainpalais, Les Acacias; à quelques minutes à pied des bâtiments universitaires. Plusieurs lignes de transports publics y passent.
Une rangée d’arcades au pieds d’un immeuble HLM. Une librairie, un kiosque, une sandwicherie, un local de « cuisine scolaire ».
En face, une arcade de sages-femmes, un coiffeur, une pizzeria.
Derrière, un parc public en voie d’achèvement, une rivière et ses promenades.

Voilà pour l’espace du dehors, celui qui est à traverser pour arriver dans le lieu. L'espace du dehors est un espace social qu’on arpente calfeutré sous la bise d’hiver, emmitouflé au fond d’une poussette rembourrée, ou par des gambades chantantes en été.

Entre le dedans et le dehors, une longue vitrine sur le trottoir laisse voir sans donner à voir, elle semble accueillir les regards  sans mettre en avant l’intérieur du lieu ni le cacher.

Pour  pénétrer dans le Cerf-Volant, il faut traverser un sas vitré dans lequel on range les poussettes, il est presque toujours surchargé. De l’autre côté, on est directement au coeur d’un lieu spacieux.

Le lieu comme un corps

Il y a une dizaine d’années, un groupe de bénévoles actifs sur le terrain de la thérapie psychanalytique, du social et de la petite enfance avait rêvé de ce lieu, l’avait imaginé, pensé, conçu. Ces personnes s’étaient adjoint un bureau d’architectes, pris lui aussi dans ce mouvement de rêverie.

La rêverie, un certain nombre de courants et d’auteurs psychanalytiques nous l’ont répété, est une capacité de grande importance pour la création, pour la liaison psychique, pour ouvrir le monde des actes conscients aux poussées de l’inconscient, pour relier le monde de la pensée à celui des émotions et le monde des adultes aux logiques enfantines.

Cette équipe de travail, sans le savoir tout à fait, se mit à concevoir un extraordinaire espace dont elle avait certainement une pré-conscience floue, une connaissance intime, comme on le verra plus bas.Le plan du lieu demande à être présenté en image dans deux formes un peu différentes: l’une rationnelle et fonctionnelle, architecturale, issue de la réflexion des adultes et l’autre, métaphorique, résonnant au symbolisme du corps, issu de la pensée enfantine présente encore bien heureusement dans chaque adulte.

plan architectural du Cerf-volant

Entrer dans un lieu institutionnel c’est entrer entre des murs, utiliser des fonctions: passage par les portes, éclairage, couloirs d’accès, WC, bureau, espace de jeu,…

Mais entrer dans un tel lieu, en tant qu'enfant et parent, il faut bien le voir ainsi, c’est entrer dans un corps, c'est entrer aussi dans l'espace même de la pensée.

Corps de la mère, corps de l’enfant, pensée de la mère ou du père, pensée de l’enfant.

La pensée, on le sait, se développe à l’image, ou plutôt par extension  (D.Anzieu) des fonctions corporelles: digérer, avaler, marcher, garder, se défaire, déféquer, ramper, mordre, entourer, englober, tenir, porter, ensemencer, ...

Ainsi chaque enfant va habiter ce lieu comme tous les lieux de sa vie, à l’image des fonctions de son corps, de sa pensée et de ses modes relationnels en développement. Chaque enfant va faire du lieu un espace d’exploration, nous le verrons plus loin, non seulement pour ses relations et pour son éprouvé corporel qui se réfère au schéma corporel, mais aussi pour y déployer son psychisme, son image du corps notamment (Dolto, 1984).Quel est donc le plan vécu, subjectif, affectif, symbolique, du Cerf-volant ?

plan symbolique du Cerf-volant

Le premier plan, le plan d'architecte, est un plan édifié par la pensée logique de l’adulte, pensé pour une rationalité d’usage, pour que s’y déploie convenablement et adéquatement le schéma corporel des usagers. On y parle d'espace, de salles, de fonctions. Le second est un plan symbolique édifié selon les soubassements métaphoriques et affectifs sur lesquels nous ancrons notre mode d’être au monde. On est dans un lieu, un site, comme nous le voyons dans un autre chapitre.

J’avance ici l’idée que le groupe concepteur du Cerf-Volant a travaillé sur la base de ces deux modes de pensée lors de la conception du lieu, l’un conscient et l’autre inconscient, l'un explicite qui a produit le plan d'architecte, l'autre, implicite, qui habitait les différents partenaires tout au long du travail.
Cela me semble être un effet de champ.

Dedans

Entrons maintenant dans le lieu proposé par ce second regard, symbolique.

Entrer ici c’est donc pénétrer, tout naturellement, dans un corps par le lieu même de la conception et de la naissance à la vie, vers le bas du corps, entre les jambes et le tronc.

L’enfant est accueilli au Cerf-Volant en y entendant son prénom dit par la mère ou le père s’il est jeune, prononcé par lui-même en grandissant lorsqu’il sait parler et assumer son identité intime et sociale que représente son prénom.

Le prénom, reçu à la naissance comme un accueil, comme une différenciation de tous les autres humains de la famille ou, parfois, comme un lien à tel ou tel ancêtre, le prénom accueille le bébé dans le monde social. Le prénom accroche dès les premiers jours le vécu sensoriel du bébé à des mots, à un langage humain. La sensation d’exister de l’enfant va rapidement se développer à partir de la couture établie entre les vécus corporels et émotionnels et les sons de son prénom.

On peut aussi comprendre la nomination de l’enfant comme le don que lui font ses parents de la capacité de n’être pas simplement posé là dans la vie, mais d’être déjà et sans cesse au-devant de soi, en déséquilibre et transformation continue; comme une adresse au devenir de soi. (Ouaknin, 1998)

Porter son nom c’est être déjà au devant de soi tout en étant là encore.  Dire et entendre son prénom relance à chaque fois cette ouverture première au devenir qu’est la naissance.

La notion d’espace, dans ce moment d'accueil, est bien présente. Espace géographique de la rencontre avec le monde, ouvert devant soi; espace psychique de la capacité de croissance et déploiement de soi; espace intersubjectif de la rencontre humaine. 

-  « voilà José et sa maman, il a 18 mois »

-  « bonjour José, j’écris ton prénom sur le tableau, regarde, c’est le signe que tu es là,
    que tu es venu aujourd’hui au Cerf-Volant
 ».

A la parole orale, maternelle s’ajoute la parole plus paternelle déjà de l’écrit.

Et voilà José accueilli dans ce corps social muni d’un prénom qui le singularise, qui en fait un vivant parmi les vivants, semblable et différent à la fois: un vivant singulier.

Le lieu se présente comme un grand espace peu fractionné de murs, tout en laissant des recoins disponibles à l’intimité. Du centre on en voit presque tous les recoins, le regard peut relier enfants et parents presque sans entrave.

Face à la porte d’entrée, il y a une longue voie d’accès, une sorte de colonne vertébrale qui s’étend jusqu’au fond du Cerf-Volant où se trouve le bureau des accueillants: la tête, lieu de pensée sur les événements vécus dans le corps.

L’enfant, confronté jour après jour à ses parents, à sa fratrie, à ses amis, découvre peu à peu qu’un lieu insensible du corps, un lieu où l’on ne va pas, un lieu où l’on a juste accès par le regard et l’imaginaire, est le lieu de la pensée de maman. Une grande partie des expressions affectives viennent de la surface de la tête, et le sentiment d’exister naît au bébé de se sentir vivre dans le regard de sa mère (Winnicott, 1975).

Je me souviens, lors d'une recherche sur le développement des relations entre mère et nourrissons, à laquelle j'avais participé dans les années 1980, d'une fillette qui dessinait une maman avec un bébé dans son ventre, elle allait avoir un petit frère. Ajoutant la silhouette du papa à côté, elle lui dessina un bébé dans la tête !

Le bureau est aussi la représentation de ce lieu secret du couple parental, la chambre à coucher, le lit interdit la plupart du temps aux enfants; lieu des ébats qui créent les bébés. Mais aussi lieu de la fomentation bisexuelle de la pensée, où se pénètrent les regards, où s’exerce et se refait sans cesse le processus du contenir-et-être-contenu.

Le bas du corps

Souvent en entrant dans le Cerf-volant, les enfants les plus grands, vers 3-4 ans, se dirigent immédiatement dans le pied de ce lieu-corps. Celui-ci est adossé au trottoir, à la rue où l’on marche, juste séparé par la vitrine. Le pied du Cerf-volant c’est l’endroit, près de la porte, réservé aux objets roulants, aux petits vélos, aux poussettes-jouets, aux chariots, tous objets poussés en marchant sur ses pieds. Il y a là aussi le petit chemin d’aventure, composé d’escaliers, pans inclinés, tunnels, fenêtres. Lieu du mouvement, du déplacement du corps vertical, de l’exploration, du corps qui saute ou qui court.

Une frontière, une ligne au sol, indique la différence entre cet espace du pied et le reste du corps. Une règle est attachée à cette ligne et marque cette différence: ici, dans ce pied, c’est presque dehors, on peut y jouer avec les roulants, mais si vous revenez dans le reste du corps, attention, soyez précautionneux, vous pourriez rouler sur les doigts des plus petits, vous pourriez faire mal au corps maternel à le traiter comme on court, dehors. Vous pourriez abîmer les bébés qui sont encore dedans.

C’est donc la ligne d’un interdit, ligne d’une limitation à l’exploration pédestre, différenciation des touchers et des modes d’expansion corporelle. C’est aussi la ligne d’un enveloppement, ligne de protection des plus jeunes, qui signale qu’il y a des petits et des plus grands, déjà. Alors on y dépose son vélo et on continue à pied.
Ou bien on y joue de la limite.
« Comment, toi, maman, tu ne me permets pas tout? Tu me frustres réellement de l’usage absolu de ton corps et du mien? Tu limites mon expansion? »

« Ben oui ! »

De l’autre côté du bas du corps, il y a une fontaine.

C’est intéressant la fontaine. Vers les roulants, c'était le corps-pied. Ici, c'est le lieu du jeu du corps dressé aussi, mais du corps-main surtout. Corps vertical, mais corps-main, corps-action encore une fois.
Ici aussi il y a une règle: on met un tablier de plastique.
Vers le bas du corps il y a des règles, des obligations, des interdits.

Obligation de protection de ce côté-ci. Pour certains contacts avec le monde, il faut se vêtir d’éléments de protection, séparer son propre corps de celui de maman et des choses du monde. Maman ne suffit plus à protéger le corps, à séparer le corps du monde, il faut des choses-limites, des choses-vêtements qui séparent et protègent à la fois, des choses non-maman, des choses-non-moi.

Et puis il y a l’eau qui jaillit d’une sorte de mamelon généreux. L’eau coule sans cesse, on voudrait l’arrêter qu’on ne pourrait pas. On n'en a pas la maîtrise, il faut, ici, abandonner l’idée de maîtrise. La vie s’écoule à travers le corps de maman sans cesser, comme la lumière vient du soleil. Tout au plus joue-t-on à dévier le jet de l’eau, à le diriger, le retenir un instant, à le verser dans un contenant, un gobelet pour en jouir un moment de plus. On joue à contenir, nous aussi. On joue aussi, en grandissant, à exploiter son potentiel agressif en giclant un peu ses voisins; on joue aussi à partager la même source, le même centre d’intérêt.

C’est aussi, cette eau qui coule, le rappel des sonorités intra-utérines. Les glougloutements incessants du grand-corps, premier fond sensoriel sonore qui donne la sensation de durée du sentiment de l’existence avant même que d’être né au monde. Fond sur lequel vont émerger sensorialité, pensées, relations. Premiers rythmes aussi des écoulements viscéraux qui transforment le fond en variations répétitives ou surprenantes; présence-absence de bruit; premières relations au non-soi qui étonne et décentre, déjà.

En bas de la colonne vertébrale-couloir, presque où on est rentré, c’est là qu’on paie son dû, c’est là qu’il y a la petite caisse pour les sous. Chacun y met ce qu’il peut, ce qu’il veut, ce qu’il estime devoir pour le service reçu. Encore une fonction du bas du corps, donner.

Souvent la maman sort une pièce de son porte-monnaie et l’enfant la met dans la boîte: les deux ont reçu quelque chose ici. Comme à ce moment de la vie où donner ses fèces aux adultes c’est payer en quelque sorte son dû pour l’amour et les nourritures réelles et symboliques reçues. C'est une affirmation aussi, "j'ai été là, moi". "J'ai fait".

Le centre du corps, le ventre

En entrant plus avant dans l’espace-corps du Cerf-volant, on arrive à droite dans le coin-vestiaire et à gauche dans le coin-divan.

Une fois qu’on est débarrassés de ses habits, doublure de la peau qui protège le corps des intempéries, pare-excitation physiologique (il y a le vestiaire-enfant et le vestiaire-parent, comme pour marquer encore au passage la différence primordiale des générations), on peut entrer dans le centre du lieu prêt à la rencontre: dans la peau du ventre.

Le ventre c’est l’espace central de l’institution, là où vont s’asseoir la plupart du temps les enfants les plus jeunes et leurs parents. Le ventre c’est ce lieu d’où l’on vient, lieu quitté qui offrait ses multiples enveloppes protectrices. Ici ces enveloppes prennent la forme d'un cercle ouvert de divans et canapés posés au centre de l’espace, adossés d’un côté à la colonne vertébrale-passage et de l’autre au mur extérieur.

En bas du ventre, il y a l’espace des pieds et des mains et plus haut, nous le verrons plus loin, l’espace de la poitrine.

Les canapés sont eux-mêmes recouverts de tissu, pour en recouvrir la vétusté bien entendu, c'est la raison explicite des adultes, mais surtout, c’est mon propos, pour en indiquer la fonction enveloppante. Cela souligne: ici c’est le lieu du ventre, des enveloppes multiples, du peau-à-peau, des chaires douces, des bras autour des corps, l’endroit-source.

Le sol lui-même est redoublé de tapis de mousse destinés, explicitement encore, à amortir les chutes éventuelles, et symboliquement à signifier à nouveau la fonction-ventre .

La lumière, dans cet espace, est indirecte, contrairement à l’espace des roulants ou à celui de la fontaine. Des lampes à basse tension diffusent une lumière chaude sur les murs et plafonds. C’est la peau du ventre qui éclaire en filtrant une lumière externe avec douceur.

Dans ce ventre se mettent souvent  les enfants les plus jeunes, dans les bras parentaux ou juste à côté, le dos appuyé contre les jambes, sur les tapis-mousse.

Le contact corporel et visuel est facile, fréquent, les jeux sont particuliers dans cet espace: dînette, poupée, boîtes, plots; ajustements de pièces, assemblages de rails, voitures qui entrent ou sortent d’un garage, bref, des jeux de mains, de corps assis, jeux de rythmes, jeux d’enveloppes, jeux de liens pris, dépris, lâchés, distendus, retrouvés.

Souvent les enfants jouent seuls avec leurs parents, parfois ils le font à plusieurs, inventant par là un début de relation sociale hors-maman.

Dans ce ventre les corps des mères sont une peau dans laquelle les petits viennent se blottir lors des douleurs, ils sont aussi les mains qui s’ouvrent et laissent partir: « vas-y petit, à toi de jouer, je suis juste derrière toi, si jamais... »

C’est là aussi, dans ce ventre, que se passe une bonne partie des échanges de parole entre mères et accueillants, entre parents surtout; échanges qui établissent, rétablissent, accompagnent la fonction digestive des psychismes sur les pensées, idées, fantasmes, émotions.

Les enveloppes psychiques émergent des enveloppes corporelles, elles se construisent par extension du fonctionnement du corps (Anzieu 1987; 1993; 1994).

Ici les parents peuvent raconter ce que vit leur enfant à la maison, transformer un vécu corporel et relationnel en mots et récits, porter un regard neuf sur eux au travers du décentrement offert par le regard des autres parents ou par celui des accueillants.

Ils peuvent raconter ce qu’ils ont vécus, eux-mêmes enfants, confrontés aux mêmes questions; raconter ce qu’est pour eux être mère ou père de cet enfant-là, raconter les résonances, les échos qui se tissent entre passé et présent, entre soi-enfant et soi-parent. Cela stimule la fonction digestive psychique des événements de la vie. Les mots échangés deviennent alors une enveloppe symbolique, enveloppe de pensée ajoutée à l’enveloppe corporelle.

Ces mots naissent lorsque le corps manque, et il ne peut que manquer, il doit manquer, les mots en deviennent alors des ponts vers le monde, des tremplins pour soi-même.

Adossés aux canapés-peau-du-ventre-institution, les parents peuvent aussi dans les moments de fatigue et de ras-le-bol connus de tous, laisser la fonction-ventre du lieu faire son effet presque sans eux.

Le sein

Un espace spécifique est adjacent à ce ventre, juste en dessus, sorte de sein-placenta.

C’est l’espace des 4 heures, du goûter. Quelques tables et chaises basses réservées au manger. Là, le jeu symbolique est moins important qu’ailleurs, la fonction vitale du manger et du boire domine. Pourtant la situation géographique de cet espace et la convivialité qui y règnent permettent l’émergence d’une symbolisation de l’acte de se nourrir ainsi que la socialisation du manger. On s’échange des biscuits, des regards, des touchers. On plonge ses doigts dans des yogourts, on lèche, on mord, on y déploie son oralité sans retenue au regard plus ou moins tolérant des adultes. Alors le manger peut s’associer au parler, oralité matérielle, factuelle et oralité symbolique.

A côté des tables il y a un espace cuisine conçu de façon extraordinaire, au modelé arrondi comme un sein sur lequel les mamelons-tasses-et-cuillers sont posés, prêts à être mis en bouche.

Ce sein porte une cuisinière, un four à micro-onde pour satisfaire les besoins oraux rapides[1].

Il y a aussi un évier, un lave-vaisselle, et, par-dessous, une poubelle, pour le traitement des déchets. Toute une tuyauterie à traiter la nourriture et les déchets.

Sous l’évier, il y a des portes, des portes tentantes pour les bambins: « qu’y a-t-il ici

dedans ? ». Question si fondamentale: « qu’y a-t-il ici dans cette armoire, dans ce ventre maternel, dans ce jouet, dans cette pensée au fond du regard ? » Curiosité vitale, pulsion de connaissance.

C’est dans ces armoires qu’il y a le robinet qui commande la fontaine. C’est dans ces espaces internes des humains qu’il y a le secret de la vie qui nous traverse tous.

Les parents ont aussi leur usage réceptif du sein du Cerf-volant puisqu’une machine à café y est posée, disponible à qui veut.

Le retrait

Plus loin dans le Cerf-Volant, un peu en retrait, comme une poche-kangourou, ou un hamac dorsal, il y a un petit espace dont une fenêtre ouverte au soleil de l’après-midi donne sur le parc extérieur. Espace de coussins au sol, de matelas où l’on s’étend, mères et enfants, nid de mousse, baby-relax.

Espace du retrait-une-fois-dehors-du-grand-corps-maman, second ventre des objets doux. Le lieu du retrait et de la tranquillité par opposition au ventre de la rencontre et de l’excitation de la rencontre sociale et ludique que nous avons vues avant.
En effet ce lieu est nettement plus calme et parfois les enfants y font une sieste.

La tête

Sur le haut du corps, il y a la tête dont nous avons déjà parlé: bureau des accueillants où les enfants ne vont pas jouer, lieu de l’intimité des accueillants, du cahier de bord contenant les échanges d’informations fonctionnelles, lieu du téléphone, outil de contact avec l’extérieur, lieu des comptes, de la mémoire de l’histoire institutionnelle.

Vers l’arrière de la tête se trouve  une salle de réunion, salle des échanges de pensées lors des réunions mensuelles qui rassemblent tous les accueillants à l’image de cette fonction de la tête qui réunit et relie tous les personnages internes, tous les émois et vécus divers de l’existence.

Les wc

Dans une petite pièce à part se trouvent les wc des enfants. Des cuvettes à bonne hauteur pour les aînés, une table à langer pour les plus jeunes. Là aussi il s’agit de s’occuper réellement du corps de son enfant et d’y enraciner éventuellement des jeux plaisants. Les accueillants pénètrent peu dans cette pièce qui est habitée par une intimité parent-enfant très forte.

Il y a encore deux espaces situés aux confins du lieu, le téléphone public et les WC adultes, comme mis en marge parce que n’étant pas au centre des préoccupations et de la fonction principale du lieu.

La présentation de la géographie du Cerf-Volant nous conduit à souligner deux idées: 

Deux logiques de l’espace ont habité les concepteurs du lieu: l’une consciente, explicite, fonctionnelle et rationnelle, celle des adultes et du plan architectural.

Dans cette logique, on vit l'espace comme une chose séparée de soi, un objet qu'on modèle. L’autre, inconsciente, implicite, celle du plan symbolique du lieu vécu comme un corps. On y vit l'espace subjectivement, de l'intérieur, il est une des dimensions de l'existence.

Parfois ces deux logiques se rencontrent et sont actives dans un projet, on peut alors parler d’architecture inspirée.

La logique du plan architectural est bien évidemment nécessaire pour construire une telle institution, mais parallèlement, nous sentons à quel point il est utile d'être inspiré par une autre logique, présente toujours, comme en un univers parallèle, celle du champ. Les choses se passent dans une grande interdépendance et liaison symbolique.

Nous voyons dans cet exemple à quel point une structure, ou plutôt une organisation vivante a habité les concepteurs du Cerf-Volant. Cette organisation est faite de formes essentielles, expérimentées par tous les humains, qui permettent de savoir intuitivement ce qu'un lieu à besoin pour accueillir de manière vivante des enfants et des parents.

C'est un effet de champ.

[1] On pourrait ici, en plus de l’aspect réellement pratique de cet instrument, imaginer un usage symbolique de l’outil micro-onde comme un limiteur d’attente, donc de frustration, et comme un limiteur de vaisselle, donc de nettoyage nécessité par les fonctions de nourrir et de traiter les demandes, besoins et désirs de ses enfants; nettoyage psychique et symbolique bien entendu.