le contexte scientifique

  • Modernité et postmodernité
  • Sciences et sciences humaines
  • complexité
  • disciplines, interdisciplines, transdisciplines
  • image de l'homme et attitude scientifique

Sur le plan philosophique, cette étude nécessite de poser quelques questions quant au fond philosophique et à l'attitude scientifique qui conviennent au sujet et sur lesquels je me meus. Il y est question de modernité de postmodernité, deux tendances de la pensée contemporaine que l'on tend à opposer en termes de temps ou d'orientation. Après avoir montré les spécificités de ces deux abords du monde et leurs différences majeures, je montre comment on peut les relier de manière bénéfique en les considérant comme interdépendantes, complémentaires et dialogiques, selon le credo de la pensée complexe de Edgar Morin.

Sur le plan scientifique, je fais ressortir quelques fondements de la pensée scientifique nécessaires à la constitution de la poïétique. Les sciences humaines sont l'horizon principal de ce passage. Dans leur sillage, j'aborde principalement la complexité de la pensée nécessaire à la connaissance de l'homme.

Sur ce plan scientifique encore, je pose quelques réflexions sur l'idée de discipline, la situant en rapport avec les concepts d'interdisciplinarité et de transdisciplinarité.

L’image de l’homme qui m’habite et l’attitude scientifique avec laquelle j’entre en résonance sont également brièvement présentées.

Modernité

Comme toute activité humaine, l'art-thérapie et la psychothérapie sont influencées par les développements  de la mentalité des sociétés. Il m'importe de préciser ma pensée à partir de deux concepts, modernité et post-modernité, dont la distinction me paraît mettre à jour un tournant et une transformation importante des valeurs de notre monde.

Il y a plus d’une vingtaine d’année, Jean-François Lyotard était attentif à considérer les aspects qualitatifs des rapports humains ainsi que leur transformation et régénération par les acteurs sociaux. Dans son livre, La condition postmoderne, il nous conduisait à différencier les abords modernes et postmodernes des liens sociaux (Lyotard 1979). Depuis il apparaît que ses réflexions n’ont fait que s’affirmer comme un solide socle de pensée sans perdre aucunement leur actualité.

Cet auteur proposait une définition du lien social moderne selon deux perspectives opposées. L’une considérait la société comme un tout fonctionnel, comme un système, dont les humains ne sont que des éléments. La société ainsi liée est destinée soit à croître et à se développer sans cesse, soit à décliner. Les comportements des individus sont analysés selon leur sens pour la dynamique sociale et l’évolution du système social.

Ainsi les marginaux, les déviants, les handicapés peuvent-ils être considérés comme un mal inévitable ou encore comme inutiles, juste bon à recevoir une charité minimale. Ils peuvent aussi être vus comme une source de renouvellement utile à la vitalité du système et à son efficience. 

Dans cette première perspective, la science, le savoir, l’action sociale ou thérapeutique peuvent être intégrés comme de simples outils de l’optimisation des performances du système social. Les développements récents de cette perspective proposent des visions technocrates et cyniques des liens sociaux.

La deuxième perspective de la vision moderne du lien social propose une société comme une entité divisée en deux groupes (au moins) antagonistes, des classes sociales, chacune tendant à atteindre des buts opposés. La signification des liens est sous-tendue par cette opposition conflictuelle et dialectique qui, pas à pas, permet l’amélioration des rapports établis entre les sous-groupes. Les rapports de pouvoir et de domination qui habitent la société sont médiatisés par les ensembles intermédiaires des classes sociales et leurs organisations spécifiques.

Les deux grands systèmes politiques Est et Ouest ont l’un et l’autre évacué cette seconde position qui ne subsiste  que comme utopie et espérance  (Lyotard 1979).

Dans les pays de l’Est européen, la seconde perspective proposée par cet auteur a été écrasée par la logique bureaucratique du pouvoir et a fini par imploser avec l’URSS. En Occident, la lutte des classes a été récupérée comme un simple élément de régulation du système, la dénaturant suffisamment pour qu’elle ne propose plus d’alternative politique suffisamment cohérente.

Pour Levine (Knill, Levine et Levine, 2005), la modernité est liée à la domination socio-politique du modèle européen et nord-américain des 19e et 20e siècles. Elle est une pensée de la centralité qui nécessite une explication causale principale à tout phénomène, elle s'appuie sur la rationalité de la science et de la technique. Elle est développée pour cet auteur à partir de Descartes qui séparait corps et esprit. 

Le concept de discipline, que j'étudierai plus loin, est certainement issu du mouvement de pensée moderne.

Dans les champs artistiques plastiques ou littéraires, les questions qui se posaient dans la première moitié du 20e siècle différent de celles qui mobilisent notre attention ces 50 dernières années.

La modernité, liée aux recherches des années 1880-1940 avait ouvert à l'artiste un monde expressif nouveau par rapport à l'époque classique. Au travers des recherches des impressionnistes on cherchait à comprendre la lumière et à appliquer les théories scientifiques nouvelles à l'art; dans l'expressionisme on valorisait le vécu unique et intérieur de l'artiste, vécu qui allait recouvrir l'image du monde qu'il peignait.

Dans l'abstraction, le surréalisme, dada, le cubisme ou le futurisme, on sentait poindre l'effondrement des valeurs modernes, la relativité des pensées, qui allait se développer dans les développements post modernes que nous allons étudier ensuite.

Sur un plan art-thérapique, le point de vue moderne nous invite à considérer l'expression soit comme une mise au dehors ou une matérialisation de ce qui y résijde déjà et fait souffrir, soit comme signifiant réalisation, achèvement et épanouissement de soi. Cette expression est liée à l'idée de perfection et de progression de la personne au travers du temps; la souffrance est vue comme résultante d'événements passés qui logent au cœur de la personne ou y ont déposé un indélébile poison. 

De la modernité comme attitude existentielle, je propose de retenir les idées d'individualisme, d'authenticité, d'intériorité, de désacralisation, de recherche de perfectionnement et d'accomplissement de la personne dans son unicité. Il est aussi possible de retenir aussi celle de souci du développement historique des sociétés autant que des individus, ce qui conduit à l'idée de progrès. Sur un plan scientifique, l'attention y est portée sur l'étude analytique des causes des événements étudiés pour en faire ressortir une cause unique.

Post-modernité

Dans le domaine artistique, dès les années 1910-1920, mais surtout dans la deuxième moitié du 20ème siècle, on s'est mis peu à peu à se désintéresser de la subjectivité de l'artiste et le concept d'avant-garde novatrice s'est dilué. On s'est attaché à donner la parole aux moyens expressif eux-mêmes: outils, matériaux, supports. Le contexte de l'acte créateur a été plus étudié que le produit de cet acte. Le Land art, par exemple, (Tieberghien, 1994; Albertazzi, 1993; Stitelmann, 1999) modalité artistique effectué dans et par la Nature, est né d'une critique du système commercial de l'art moderne et d'une contextualisation de la création qui n'est plus, pour la plupart du temps, ni signée ni vendue. L'art informatique ou web-art transforme aussi radicalement le rapport à l'œuvre puisque l'original disparaît et la copie, si ce concept peut encore exister, n'est pas distinguable de l'objet créé par l'artiste sur son propre ordinateur (Berger, 1995). Dans la Mail art également, où la boîte à lettre devient musée, où l'œuvre est donnée et non vendue, où des simples matériaux de la vie quotidienne, papier, crayons, plumes, enveloppes, ainsi qu'une institution utilitaire banale, la poste, deviennent le terrain de l'émergence créatrice.

Dans la perpective postmoderne, l'expression va être plutôt comprise comme émergence formelle et création d'un groupe ou système d'entités (personnes, groupements humains, parties de personnalité, …) en interactions complexes et synchroniques.

Jean Clarebout, artiste français contemporain, parle de sitologie réelle (Clarebout, 1995)  pour aborder la perception de cette dimension du processus créateur en tant qu'il est une réalité complexe en constitution permanente, perceptible et actif à la fois dans l'environnement commun, dans la production artistique, dans le spectateur et dans l'artiste.

L'expression prend alors un sens différent selon le lieu, les interlocuteurs, les moyens expressifs et les points de vue à partir desquels elle sera considérée.

En  psychothérapie psychanalytique, assez pareillement, à partir de l'intérêt porté à l'inconscient en tant qu'expression du plus central et du plus unique de la personne, on s'est préoccupé de plus en plus des éléments contextuels et des liens existant entre les personnes en relation. L'inconscient s'est vu attribué le sens d'altérité contextuelle des lointains intérieurs. On s'est aussi préoccupé de plus en plus des moyens utilisés pour communiquer et penser le présent d'une rencontre. L'attention portée aux contenus psychiques en tant que symboles d'une réalité antérieure a passé au second plan, laissant l'avant-plan à des notions liées au cadre, au dispositif, au processus, à la relation. D'une orientation rétrospective, on passe à une notion prospective.

Pour Hélène Richard (Richard, 1997), la post-modernité a été produite par les échecs "des promesses d'universalisme humanitaire" de la modernité. Composée de pluralisme, éclectisme, non-uniformité, elle invite à croire à de petites vérité, puisque les grandes vérités centralisatrices ont disparues. Pour cette auteure, la psychanalyse (j'ajouterai, toute démarche qui seconde les personnes à construire un sens à l'existence) peut devenir une science utile car la charge de définir le sens à la vie incombe aux personnes et la pression que cela fait peser sur les personnalités est grande, nous n'y sommes pas préparés. Richard souligne, en ce qui concerne les démarches psychothérapiques et scientifiques que le doute devient qualité centrale dans la pensée postmoderne, que l'errance et que l'attitude pragmatique face au savoir deviennent valeurs philosophiques. La notion de temps perd sa linéarité, tout comme le progrès et la vision globale et centralisatrice. La morale fait place à l'éthique, avec les exigences que cela représente. Elle affirme également que le développement des technosciences pourrait servir "de support scientifique à certaines critiques actuelles contre la psychanalyse" (p.226), j'ajouterai contre toutes les méthodes de déploiement humain qui exigent une forte maturité psychologique.

La postmodernité n'est pas pour elle une panacée ou une nouvelle vérité absolue, elle y voit des qualités et des faiblesses, je la suis entièrement dans cette direction.

Une certaine postmodernité me semble radicaliser quelques dimensions de la modernité, comme l’individualisme extrême, d'autres me paraissent être en rupture avec cette dernière. C'est cette voie qui va m'intéresser maintenant.

Lyotard, analysant les développements postmodernes de la société, souligne l’affaiblissement de la classe politique au profit des chefs d’entreprise, des hauts fonctionnaires et des dirigeants des grands organismes. Les développements de la dernière décennie montrent l’emprise exponentielle des sphères de la finance sur celles de l’économie et de celles de la gestion sur celle du politique, celui-ci étant relégué souvent au rang  de faire valoir ou de paravent à cette répartition nouvelle des pouvoirs et des explications du sens des liens sociaux, qui en viennent à être considérés comme des liens consuméristes. Les logiques de gestion administratives entrepreneuriales sont présentées comme modalités dominantes des liens.

Lyotard encore, souligne aussi l’effacement ou la décomposition des grands récits, issus des deux positions modernes, récits qui donnent sens à la vie des individus. Il n'y a plus de mythe fondateur, ni de grandes utopies orientées sur un progrès. Les lendemains ne chantent plus après les horreurs de la shoah, de la bombe atomique, des guerres mondiales. La vérité, la révolution, ne peuvent plus prendre sens et organiser l'espoir des sociétés et des hommes. L'interculturalité devient un repère nécessaire, relativiste aussi.

Le but de la vie, son sens et les valeurs servant de points de repères sont désormais laissés à chacun, travail difficile et nouveau qui incombe à l'homme contemporain.

Richard Rorty, aux USA, invite à des changements de paradigmes épistémologiques. La connaissance scientifique doit être toujours critiquée, la liberté humaine a la primauté sur le savoir, la démocratie sur la compétence intellectuelle (L'espoir au lieu du savoir, Albin Michel, 1995).

Gilles Deleuze, dans son livre Mille plateaux (Minuit, 1980), invite à critiquer le rationalisme unicausal et préconise les perspectives et solutions multiples à chaque problème. Il propose la métaphore du rhizome, repris mainte fois par mon ami et collègue Jean Broustra dans le champ de l'expression et de l'art-thérapie, pour illustrer ce travail d'une pensée qui n'a pas de point central et qui se développe en toutes directions, de manière souterraine. Pour Deleuze, les différences entre les hommes sont toujours des qualités.

Jacques Derrida met l'accent, dans sa méthodologie de pensée, sur la déconstruction plutôt que sur la construction. Il pratique le commentaire prospectif de textes pour en faire ressortir les contradictions et pour les ouvrir à de nouveaux sens. Il associe directement cette méthode de travail à la pensée de la postmodernité.

Clifford Geertz, anthropologue américain, souligne le travail interprétatif, à chaque fois unique et riche de tout fait culturel par une culture, par un anthropologue ou par un groupe de scientifique. Chaque interprétation ne se substitue pas aux autres, elles s'y ajoutent.

Stephen Levine, affirme que la postmodernité représente un virage radical sur le plan sociopolitique et dans la pensée scientifique. Cet auteur insiste sur trois éléments: la baisse de confiance en la raison, le refus de la totalisation et celui de la centralisation de la pensée. Puis il développe une réflexion assimilant la modernité à une attitude apolinienne et la postmodernité à une attitude dionysiaque, en reprenant les définitions proposées par Nietzsche dans sa "Naissance de la tragédie". L'argumentation de cet auteur me semble fondamentale pour notre domaine, l'art-thérapie, car, en s'appuyant sur ces concepts nietzschéens, ils utilise des concepts fonctionnels autant en philosophie qu'en thérapie et en art.  La position dionysiaque, attachée à la postmodernité, invite à la déconstruction de l'ordre établi, à la libération de la tyrannie de l'Un, à la renaissance de la joie et de l'imagination, à l'action communautaire, à la mise en forme artistique festive. Il s'appuie sur le concept déconstructionniste de la différance de Derrida, qui invite à devenir autre tout en repoussant dans le temps. Levine rejoint Derrida dans le refus d'un appui sur une interprétation unique des phénomènes, mais au contraire, sur le jeu de la multiplicité interprétative, fondatrice de l'avenir.

Nous voyons que l'étiquette postmoderne peut comporter des pensées assez différentes les unes des autres, allant d'un réelle rupture conceptuelle à un approfondissement de la modernité, dans ce que certains ont appelé le seconde modernité ou l'hypermodernité.

U. Beck (la société du risque, Aubier 2001- 1986), prolongé par A. Giddens (Les conséquences de la modernité, L'harmattan, 1996) ont proposé l'idée qu'une seconde modernité serait le véritable accomplissement de l'idée moderne, en continuité directe avec elle, qui n'était à leurs yeux qu'une sorte de semi-modernité. Ils ne conçoivent pas la postmodernité comme établissant une rupture. Le saut technique informatique permet de prolonger les idéaux modernes avec des moyens bien plus appropriés pour accompagner les sociétés à lutter contre les risques naturels tout en les plongeant dans les risques techniques et sociaux. La seconde modernité est pour ces auteurs la première société véritablement "dé-traditionnalisée".  Si la modernité avait été conçue contre la tradition et pour la raison, elle était resté toujours traditionnelle, en reproduisant la structure sociale traditionnelle: classes sociales, famille, différence des rôles sexuels,…

Dans la seconde modernité, ces structures perdent nettement de leur prévalence. Giddens a particulièrement souligné la "reflexivité" des individus, c'est-à-dire le développement nécessaire de la capacité à examiner et réviser constamment "les pratiques sociales, à la lumière des informations nouvelles concernant ces pratiques mêmes, ce qui altère ainsi constitutivement leur caractère". Cette qualité tient à la puissance des systèmes informatiques qui démultiplient immensément la circulation des informations.

Max Pagès parlait lui d'hypermodernité pour définir, de manière critique, ces développements extrêmes de la modernité, notamment en ses dimensions managériales qui développent une emprise psychologique profonde sur ses employés.

Il apparaît à ces auteur que le concept de postmodernité n'est plus à même de rendre compte des bouleversements actuels des sociétés. S'il donnait à percevoir une rupture possible, un potentiel de transformation sociale, il ne permet pas la compréhension des exacerbations, des excès et de la radicalisation de la modernité. Celle-ci, comme en une dynamique contre-révolutionnaire, continue de déployer son élan dans la dernière décennie.

Un chercheur français, Jean-Claude Kaufmann, développe une réflexion très intéressante pour tenter de développer la position postmoderne dans le monde le plus contemporain (l'invention de soi, une théorie de l'identité, Armand Colin, 2004).

A partir d'études de terrain sur des sujets micro-pointus, il réalise des recherches à partir de la méthode de la théorisation ancrée et propose des modèles théoriques. Il travaille donc très différemment de la plupart des théoriciens de la modernité avancée. Cet auteur est intéressé par le développement d'une théorie de l'individu dans les sociétés contemporaines, tout en reconnaissant une certaine importance dans les développements de Beck, autour des années 60-70 et de la nécessité d'un concept tel que la réflexivité pour comprendre la croissance de responsabilité de chaque être humain sur sa vie.

Si la constitution de sens nécessite une forte subjectivité, Kaufmann pense que la réflexivité n'est qu'un moment, un temps qui habite la vie de l'être humain contemporain, mais que cela ne lui suffit évidemment pas et qu'il lui faut aussi un temps d'action et de prise de décision. Dans l'action, il y a recentrement sur soi, sur un état suffisamment stable de soi et du monde.

L'individu contemporain doit pouvoir construire un sens à son existence, construire son identité pour pouvoir ensuite agir avec fluidité et satisfaction.

La séquence production de sens - identité - action est typique de l'être humain contemporain.

Nous voyons que ces différents auteurs semblent parler de phénomènes différents, autant lorsqu'ils parlent de la modernité que lorsqu'ils parlent de la postmodernité.

Le rapport entre ces notions me paraît être doté de deux caractéristiques principales: l'opposition des attitudes et la diachronicité.

En effet, la littérature consultée tend à souligner l'opposition exclusive entre les attitudes modernes et post-modernes. L'une serait le contraire de l'autre.

Ces deux attitudes seraient également rattachées à une vision temporelle du développement de l'histoire, la seconde modernité faisant suite à la postmodernité, qui elle ferait suite à la modernité, qui elle-même ferait suite à l'époque classique.

La plupart des nouveaux paradigmes semble nécessiter de se différencier des paradigmes précédents en établissant une césure temporelle et en développant une élaboration théorique à contrario face au paradigme précédent. Le progrès de la pensée surgit par bond, mouvement dans lequel il y a amour du nouveau et critique de l’ancien. Mais cette démarche centrifuge, bien qu’utile à la démonstration conceptuelle, risque d’être simplificatrice.

Si l'on veut réellement bénéficier des apports de l'idée de postmodernité et de la mise en perspective d’attitudes différentes, il est impossible de situer les choses vraiment de cette manière. L'opposition absolue de point de vue n'est pas judicieuse, elle est simplificatrice. La césure temporelle est elle aussi insignifiante ; on peut très bien envisager qu’elle est réelle dans la cadre individuel, parce qu’une personne élabore d’abord une des deux attitudes, avant de développer la seconde. Mais, une fois acquises, ces deux attitudes me semblent être toujours disponibles, elles sont des ressources. Sur le plan sociétal, elles sont toujours là, disponibles pour penser, de manière synchronique, même si l’une domine l’autre en des temps ou des lieux différents.

Je propose alors de considérer l'opposition non pas comme celle établie entre deux visions contradictoires exclusives ou même en relation dialectique, mais comme deux attitudes disponibles, deux ressources complémentaires pour chaque être humain et pour chaque société. Contradictoire et complémentaire en même temps.

Ensuite, je propose de considérer ces deux attitudes comme des positions plutôt que comme des stades. C'est-à-dire comme pouvant être présentes à chaque époque de la vie d'une personne ou d'une société, mais dont l'une ou l'autre est mise en avant selon les circonstances.

Nous avons alors deux attitudes aussi justes et indispensables à la pensée l'une que l'autre, entre lesquelles un processus oscillatoire peut être engagé. Un peu à la manière dont le psychanalyste W. Bion nous présentait l'oscillation entre les positions schizo-paranoïdes et dépressives (Bion, 1974). Nous retrouverons ces notions plus loin, dans le chapitre voué aux vertex.

Regardons, à titre d'exemple, comment, dans le même temps où Descartes développait sa théorie source de la modernité, avec le célèbre clivage esprit-corps, Spinoza développait une théorie de la relation et du lien. Cette seconde théorie, récemment revisitée par Deleuze dans le cadre de la postmodernité, a été pendant de nombreuses décennies mise au second plan, ignorée même par les tenants de l'officialité de la pensée.

Regardons aussi comment à l'époque du développement le plus radical de la modernité, du positivisme et des extrêmes clivages politiques et sociaux, le début du vingtième siècle, des penseurs proposaient des réflexions d'un tout autre ordre: dada dans l'art, la théorie de la relativité ou la théorie des quanta en physique, Freud en psychanalyse, Husserl avec la phénoménologie (voir aussi ici).

A l'échelle d'une vie humaine, nous retrouvons le même processus. En même temps que nous nous déployons dans une des deux attitudes à certaines époques de nos existences, l'autre attitude continue de produire des réflexions, des actes, mais de manière cryptique ou en arrière-plan. Le risque est grand de se priver de l'enrichissement de ces deux attitudes.

Dans cette perspective oscillatoire et de liaison complexe, trois idées me semblent intéressantes.

Levine ouvre une porte lorsqu'il invite à considérer la modernité comme étant liée à l'attitude apolinienne et la postmodernité comme étant liée à l'attitude dionysiaque. Il indique par là deux attitudes opposées, mais disponibles.

Bion émet une idée primordiale lorsqu'il parle d'un mouvement oscillatoire entre deux positions psychiques aussi intéressantes l'une que l'autre. Selon les aléas du développement psychique et relationnel, l’une ou l’autre attitude est mise au centre de la logique existentielle.

Kaufmann enfin invite à inscrire réflexivité et action en une alternance bénéfique.

Ces trois idées rejoignent et renforcent mon hypothèse de complémentarité contradictoire.

Je propose de considérer modernité et postmodernité comme des attitudes très différentes et contradictoires, comme l'ont définis les auteurs cités, mais attitudes complémentaires, disponibles à tout moment, à tout un chacun. Nous gagnons à pouvoir nous ressourcer à chacune d'elle. Elles font partie de nos potentiels.

La complexité

L'art-thérapie est une pratique complexe pour plusieurs raisons: elle participe à la fois des sciences humaines et du champ artistique. Ses objets et les théories qui la pensent doivent tenir compte des connaissances acquises non seulement dans les deux champs concernés, mais aussi de celles issues de l'étude de la subjectivité et de la complexité elles-mêmes.
Des auteurs comme Edgar Morin ou Abraham Moles, en France, nous ont ouvert les portes de la compréhension de tels processus (Morin, 1994; Moles, 1995, Kriz, 1998). Etudier la complexité demande de ne pas simplifier l'objet étudié, ni les outils, ni encore les procédures utilisées. Cela demande aussi de supporter l'inquiétude ressentie par le penseur face au chaos. Dans les sciences humaines comme en art, nous devons penser en termes de causalité multiple, de récursivité, de lien général-particulier, d'éco-ego-organisation, comme nous allons le voir plus en détail maintenant.

Une des difficultés de l'art-thérapie est de développer une pensée suffisamment respectueuse des principes scientifiques tout en étant en intimité avec les principes de la pensée artistique.

Gaston Bachelard, il y a un demi-siècle nous avait bien décrit le passage d'une pensée pré-scientifique, expérience première faite de généralisation hâtive du particulier et d'opinions formés au préalable, à la démarche réellement scientifique doté de processus d'abstraction, de prise de distance, de questionnements. Cet auteur ouvrait même à l'idée d'un nouvel esprit scientifique forgé à l'expérience de la destruction du savoir pré-conçu.

Dans cet élan, nous trouvons les travaux de Carl Popper et sa célèbre "loi" de la non-falcifiabilié comme critère de non-scientificité ; c’est-à-dire qu’une théorie doit être falcifiable pour être scientifique. Cette théorie a ensuite été remise en question elle-même, notamment dans le champ des sciences humaines (Feyerabend, Moles, Morin,…) car la falcifiabilité est relativement impossible lorsqu'on réalise des recherches actions ou lorsqu'on quête dans la complexité des "sciences de l'imprécis".

Les sciences humaines nous invitent, nous obligent à mettre au second plan les protocoles de recherche expérimentaux en art-thérapie. La présence de l'art, si on veut le concevoir pas uniquement comme moyen technique d'expression, mais comme action poïétique centrale au processus thérapeutique, nécessite aussi un décentrement et un écartement du modèle expérimental de recherche. Chaque action artistique est unique, non reproductible et extrêmement subjective.

Nous sommes dans des phénomènes humains, inter-humains, culturels, in vivo, et d'émergence du nouveau, du jamais connu ni su.

Nous ne devons jamais lâcher notre logique, mais toujours la maintenir ouverte sur l’irrationalisable et l’inconnu. Ainsi, nous voyons mieux émerger l’idée de la complexité. Elle n’est pas dans la substitution de l’ambiguïté, l’incertitude, la contradiction à la clarté, la certitude, la détermination, la cohérence. Elle est dans leur nécessaire connivence, interaction et travail mutuel. La logique aristotélicienne n’a pas à être dépassée ou annexée, mais elle doit être engagée dans l’interaction permanente avec ce qui lui est à la fois complémentaire, concurrent et antagoniste. (E. MORIN - La méthode 2, p.388.).

A la suite de Morin, Moles, etc…, nous devons considérer les phénomènes de complexité comme étant inhérents aux sciences humaines. Rappelons brièvement ce que nécessite la pensée complexe pour Edgar Morin, auteur francophone princeps de la complexité:

Vision systémique:                    -  le tout est plus que l'addition des parties, il y a une
                                                   interdépendance organisationnelle des parties 

Cybernétique:                          -    les mécanismes de rétroaction conduisent à une forte
                                                   régulation  de l’ordre et du désordre, en tendant vers 
                                                   l'homéostasie 

Auto-organisation :                   -    l'ordre est créé par le bruit et le désordre
                                              -    les systèmes vivent et meurent, ils vivent de la mort
                                              -    avec un apport continu d'énergie, les structures émergentes se
                                                   maintiennent plus qu'elles ne disparaissent
                                              -    lorsque les rétroactions sont ajoutées à la croissance de
                                                   l'auto-organisation, il y a émergences de réalités de troisième
                                                   type (socio-culturel, artistique,…), dotées d'autres règles que
                                                   les précédentes

La pensée dialogique:               -    reconnaissance de deux principes contraires au travail pour
                                                   expliquer et comprendre la réalité (la lumière comme onde et
                                                   comme corpuscule)
                                              -    travail à partir de pensées contradictoires et dotées de logiques
                                                   différentes, acceptation de la certitude et de l'incertitude à la fois 

Principe hologrammatique:        -    la partie est dans le tout et le tout dans la partie           

J’ajouterai à cette liste le principe que l’observateur d’une situation humaine en fait irrémédiablement partie et que s’il doit créer une distance psychique et conceptuelle pour penser, il ne peut s’extraire en réalité de la situation, ni cesser de l’influencer. C’est alors la modalité de contact avec le monde qui est l’objet d’étude principal et non pas le monde lui-même.

Discipline, interdiscipline, transdiscipline

L’invention des disciplines qui découpent le champ de la connaissance semble être relativement récent, lié au développement moderne de la science et aux structures d’enseignement universitaire du 19e et du 20e siècle.

L’augmentation des connaissances a conduit à ne plus pouvoir disposer d’un savoir encyclopédique, comme à l’âge classique. La pensée de découpage du monde a aussi milité dans le sens d’un partage des sciences qui abordent telle ou telle dimension du monde.

Cette attitude a permis de développer la finesse et la spécificité des théories et des outils scientifiques. Mais elle a conduit à séparer jusqu’au clivage les domaines scientifiques ou artistiques. 

Contre ce mouvement qui a gêné de plus en plus les scientifiques et les artistes, on a développé des manières interdisciplinaires et pluridisciplinaires d’étudier le monde et l’existence.

Sur le plan scientifique, je suivrai ici Basarab Nicolescu qui différencie de manière précise et fonctionnelle ces concepts de la manière suivante.

L’interdisciplinarité est parfois définie comme tout ce qui touche aux contacts entre les disciplines scientifiques. Mais, plus précisément, elle est l’étude d’un phénomène par une science qui s’adjoint des chercheurs d’autres spécialités qui viennent enrichir la science première de la recherche et sa connaissance du phénomènes qu’elle a elle-même défini. 

La pluridisciplinarité est l’étude d’un phénomène complexe par plusieurs scientifiques qui proviennent de disciplines différentes. 

La transdisciplinarité est l’étude de ce qui est entre les disciplines et au-delà de ces disciplines. C’est l’étude des ponts existants entre les disciplines, de ce qu’elles ont en commun. C’est aussi l’étude du devenir des disciplines, de leur transformation en disciplines nouvelles ou en connaissance hors discipline.

Sur le plan artistique, la forte structure disciplinaire de l’âge classique et moderne a été battue en brèche dès l’aube du 20e siècle par les avant-gardes, puis par l’art contemporain qui s’est fait une spécificité de l’interdisciplinarité.

Sur le plan de l’art-thérapie, j’avais proposé il y a quelques années le concept d’interface arts et thérapies pour aller dans le sens de la transdisciplinarité, que je ne connaissais pas encore.

En écologie l’interface est un concept très utilisé et apparenté à celui d’écotone. L’écotone est un espace-fonction intermédiaire commun à deux systèmes autonomes et qui en marque à la fois la frontière et le lien. Il est un espace de contact, de mixité et d’ouverture.

L’interface est toujours un lieu porteur de richesse d’échange et de diversité qui tient son identité et sa valeur de sa transitionnalité. Elle possède les qualités des deux systèmes qu’elle relie. Elle potentialise les capacités d’évolution de ces deux systèmes en garantissant échanges et séparation relative.

Ces diverses qualités me paraissent être au coeur de l’expression créatrice et de la relation entre les deux corps de connaissance, l’art et la thérapie, dont elle est, comme on l’a vu, un processus central. Cette fonction écotonique vaudrait donc la peine d’être inscrite clairement dans la dénomination même de ce domaine.

Voici pourquoi Interface arts et thérapies pour lequel je propose la définition suivante: Espace-temps et champ de force particulier dans lequel est vécu une relation humaine médiatisée de diverses manières, dans un double but de communication et de mise en création des deux partenaires qui ont pourtant des fonctions différentes. L’un étant un professionnel au service du développement de l’autre. Le professionnel déploie sa créativité dans la construction et le maintien d’un cadre à cette relation ainsi que dans une fonction de métabolisation des événements matériels et psychiques émergeants de cette relation. Le patient ou client va déployer dans ce cadre une quête personnelle de lui-même et de son devenir.

L'art-thérapie est interdisciplinaire par définition. Non seulement elle œuvre à l'interface de deux domaines, celui de l'art et celui de la thérapie, compris dans un sens large de développement de la santé des êtres humains, mais il existe, en plus, diverses disciplines liées  à chacun de ces domaines.
L'art est par nature un processus de variations subjectives. Toute création est particulière et tient sont statut et ses effets de cette unicité même liée aux conditions de son émergence. Ce n'est qu'en un second temps qu'elle peut acquérir une dimension culturelle et générale. L'art est émergence du nouveau et, en cela, doit se comprendre en ce qu'il ne peut pas se limiter à l'expression de ce qui est déjà là.
L'art pratiqué en art-thérapie se réfère à plusieurs disciplines artistiques: peinture, sculpture, photographie, conte, danse, théâtre, musique, marionnettes, … Un seul praticien peut proposer un seul art, mais la plupart du temps, il en propose plusieurs, s’appuyant sur un contexte disciplinaire parfois très différent, comme entre les arts vivants et les beaux-arts.

De même chaque rencontre humaine est un événement unique, transpersonnel, intersubjectif, inséparable du contexte particulier et du style des partenaires en relation.
Pour comprendre nos actions, nous nous appuyons sur plusieurs disciplines du champ des sciences humaines, telles qu'anthropologie, pédagogie, psychologie, psychanalyse, sociologie, ethnologie, philosophie, …
Nous devons ici tenir compte non seulement de ce que chaque discipline implique, mais aussi du passage interdisciplinaire, qui fait que l'art-thérapie, la poïétique, est bien davantage que l'addition de l'art et de la thérapie.

Image de l’homme

Ce travail est enraciné dans une tradition des sciences humaines et de l’art-thérapie qui tente de relier respectueusement et créativement art et science. Une certaine image de l’homme y est présente, de même que certaines valeurs quant au type de science qui s’y déploie. En voici quelques éléments.

Le fait de se forger des images de soi, des images de l’homme et des images du monde est une particularité humaine. Ces images sont par moment au centre des réflexions, et par moment actives en arrière-plan dans la pensée et l’existence quotidienne comme des contextes dans lesquels les relations avec les choses et les autres humains se développent.

Les idées principales des images de l’homme et du monde de la poïétique :

- L’homme est un être inachevé par essence. Le petit d’homme dépend des relations aux adultes
  pour survivre

- Enfant, puis adulte, il est enraciné dans la culture dans laquelle il vit

- L’homme développe une psyché pour pallier à l’important inachèvement de son organisme

- L’homme est un être de langage. Le langage est composé de signes et de symboles, il donne
  sens à l’existence et permet de communiquer. Dans le même temps l’existence transforme le
  langage. Le sens à la vie est trouvé dans l’ouverture et la présence au monde et dans sa mise en
  langage. Ce langage doit être suffisamment commun pour être utilisé par les membres d’un groupe
  social

- L’homme vit dans un  monde, inséparable de lui. Il en est une partie. On ne peut pas considérer
  l’homme sans le monde ; cela implique un souci et une responsabilité écologique, socio-culturelle,
  individuelle et éthique

- Chaque homme développe ses propres manières d’exister et possède son propre style d’existence
  sans qu’un style puisse être considéré comme plus juste ou meilleur qu’un autre.
- Si chaque homme reçoit de l’existence des ressources et des limites, des événements
  contraignants ou soutenants sur lesquels il ne peut rien, il est pourtant responsable de la vie qu’il
  mène. Il est responsable de réagir créativement et éthiquement à chaque écueil de l’existence.
- L’art et le jeu sont constitutifs de l’homme. L’homme est un être créatif qui transforme son monde
  et est transformé par lui. Il se transforme lui-même au fil du déroulement de son existence. Cette
  capacité créatrice est à la source des développements scientifiques naturels et humains

- L’art relie les différents plans de l’existence et stimule leurs potentiels et développements
  respectifs

- L’homme est inséré dans une époque, une culture et un langage spécifiques qui comportent
  des potentiels et des limites

- Les situations existentielles comme étant extrêmement complexes, allant bien au-delà de
  nos capacités d’appréhension et de logique

Les images de l’homme et du monde de la poïétique se ressource aux différentes disciplines des sciences humaines telles que l’anthropologie, l’ethnologie, la sociologie, l’histoire, la sémiotique, la philosophie, ...

Les images du monde et de l’homme des sciences naturelles sont adaptées aux dimensions non humaines du réel, mais, ici, elles paraissent limitées car les réalités humaines et non-humaines sont très différentes et nécessitent des théories et méthodes d’appréhension différentes. Il me semble qu’il faut conceptualiser une complémentarité, ici aussi, entre ces deux modèles scientifiques, parfois opposés.

Les principes de causalité, de réversibilité ou encore de répétitivité, essentiels dans les sciences naturelles doivent être reconsidérés dans les sciences humaines.

Les troubles existentiels psychiques ou physiques sont vus comme des événements de vie normaux d’une existence humaine, ils résultent des écueils rencontrés sur nos chemins de vie que nous dépassons avec plus ou moins de facilité et à partir desquels on se développe et croît.

Art, science et philosophie sont en étroite parenté, reliés par l’attitude poïétique de l’homme.

Le langage artistique est spécifiquement humain. Dans toutes les modalités possibles, il nous met en contact avec le monde, crée et transforme notre rapport à lui, nous en offre des images complexes et sensibles ; il nous implique dans toutes les dimensions de notre rapport au monde ; il est un langage de l’homme.

Attitude scientifique et théorie de la connaissance 

Développer une pensée scientifique ainsi qu’une théorie de la connaissance sont des qualités spécifiquement humaine. Cela est réalisé par le déploiement d’une réflexivité portée sur les actes, les émotions et les pensées vécues et appréhendées par la conscience.

Théories et connaissances produisent des images du monde tel qu’on en fait l’expérience lorsqu’on est en contact avec lui. Dans une perspective constructiviste, elles sont des sortes de cartes de géographie mentales d’un territoire, des abstractions du monde réel construites par la pensée, c’est la réalité.

Le monde réel, lui, reste inconnaissable.

La science est le développement d’une pensée rationnelle. Mais, bien qu’elle tente de s’en approcher intimement, elle ne peut jamais révéler la vérité totale de ce qu’elle aborde. Elle n’en appréhende que des aspects parcellaires. Par ailleurs, elle ne propose que des visions et élaborations exprimées par des êtres humains dotés d’une subjectivité essentielle et incapables d’omniscience.

Pourtant, sans cesse, la science permet d’accroître la connaissance du réel tel qu’il est et, surtout en ce qui concerne ses dimensions humaines, tel qu’il est vécu. Pour cela elle en appelle à quelques principes fondamentaux :

la rationalité de la pensée ; le contact avec le terrain exploré ; l’adaptation des outils de recherche au terrain exploré ; la vérification des expériences.

La science actuelle s’appuie sur des valeurs et des formes scientifiques issues principalement des sciences de la nature. Dans notre domaine, ces critères scientifiques doivent être adaptés à l’objet principal de notre étude, qui est l’être humain dans son développement et dans ses souffrances d’exister.

La majeure partie des phénomènes étudiés est immatérielle. Ceux-ci demandent alors à être médiatisés, quand cela est possible.

Nous nous heurtons également à l’extrême complexité des situations étudiées, qui ne peuvent pas être simplifiées sans en détruire l’essentiel ; à l’influence forte du milieu socio-culturel sur les partenaires de la recherche et sur les théories en vigueur ; à la logique du tiers inclus, qui permet la mise en relation d’éléments contradictoires dans la constitution de niveaux logiques différents ; à l’unicité et à la non-reproductibilité des conditions de toute expérience de vie ; à l’état d’inachèvement constitutionnel de l’être humain.

Toute connaissance et toute science prennent forme au travers d’une mise en langage, principalement verbal. Tout langage est constitutif des concepts et des objets de connaissance, il n’est pas un simple outil de transmission du savoir.

Le langage réduit le réel et sa complexité à un modèle, à une approximation, à une synthèse. Le réel est formé et déformé selon les capacités plastiques du langage pratiqué.

La réalité est cette image langagière du réel qui est, lui, à jamais inaccessible, dans son altérité radicale, Elle est toujours constituée subjectivement par l’homme dans un langage.

Si la rationalité cognitive correspond à une des spécificités humains et participe de plein droit à l’effort de recherche scientifique, d’autres dimensions, spécifiques de l’homme elles aussi, doivent aussi prendre part à ce mouvement de recherche : l’affectivité, l’imagination, l’intuition.

Ces dernières dimensions habitent l’homme ; elles appellent des modes de recherche respectueuses de l’immersion humaine  intime dans le monde.

La rigueur scientifique et la nécessité de l’objectivité conduisent au constat implacable que ces dimensions subjectives font part de l’humanité. Cela peut sembler aller à contre courant des logiques scientifiques en vogue dans les universités actuelles.

L’art est un moyen de recherche tout à fait adapté à ces dimensions qui plongent l’être humain subjectivement dans le monde et dans la construction de la réalité.

Tout comme le langage verbal, le langage artistique n’est pas un simple outil de communication. Il participe fortement à donner une forme complexe et sensible aux connaissances. Il permet également le déploiement des dimensions humaines d’imagination, d’affectivité et d’intuition. Il permet enfin de développer la connaissance de ces dimensions spécifiquement humaines. Les recherches déployées par des auteurs comme Shaun Mac Niff, Steve Levine ou Paolo Knill ouvrent des perspectives intéressantes dans cette direction. La réalité est donc une construction. On oppose souvent langage verbal et langage artistique en réservant le premier à la science et à la rationalité et le second à la quête sensible. Si cette idée d’opposition est entendue comme exclusive, je la considére comme étant une erreur logique et un aveuglement méthodologique.

Entre ces deux formes langagières, il est plus intéressant de considérer plutôt, et encore, une opposition complémentaire, reliée, complexe et dynamique.

La réalité est une construction langagière, comme je l’ai dit avant ; cette construction peut être réalisée au moyen de tous les langages que nous avons à disposition, autant ceux qui permettent la définition objectivante du réel et qui utilisent principalement le langage verbal ainsi que la logique des sciences de la nature que ceux qui permettent la compréhension affective, imaginaire et intuitive de l’homme, compréhension inter-subjectivante.

Utiliser uniquement les langages subjectivants pour comprendre les faits non-humains nous semblerait être une profonde erreur, on parlerait de pensée magique ou d’anthropocentrisme. Utiliser uniquement les langages objectivants pour aborder les faits humains nous semblerait tout aussi erroné, on devrait alors parler de chosification de l’homme.

Etre objectif, réellement objectif, vis à vis des phénomènes humains, c’est inclure rigoureusement la subjectivité et l’intersubjectivité dans les processus de recherche scientifique. 

La thérapie poïétique, sans exclure le langage verbal, est spécialisée dans l’usage des langages artistiques, toutes modalités confondues, pour œuvrer à la rencontre du monde et de l’homme ainsi qu’à leur constitution mutuelle.

Il existe une grande rigueur dans le développement de ce rapport artistique à leur existence dans lequel s’engagent le patient en psychothérapie, le thérapeute à son contact ainsi que le chercheur engagé dans ce domaine.

L’art possède une importante capacité heuristique qui implique et éclaire, à la fois, imagination, affect et intuition, il est au cœur de la constitution poïétique de l’existence. Il possède la faculté de déconstruire les réalités acquises et déjà formées, notamment celles qui ne sont plus adaptées au réel et font souffrir l’être humain. Il les recycle dans la confrontation renouvelée aux « choses » (P. Fédida), c’est à dire à l’essentiel et à l’altérité radicale de chaque élément du monde réel.

L’art participe également, c’est plus connu, à donner forme et à construire de nouvelles réalités.

Cette double fonction, déconstructive et constructive, est constitutive de toute hérapie et de toute recherche poïétique.

Pour l’homme, tel que je le conçois, la réalité est toujours, à la fois, matérielle et immatérielle, littérale et symbolique, objective et subjective.

L’action artistique et l’œuvre sont situées à la rencontre de ces divers types de réalité, elle les fonde et elle les fond, elle les percute, les différencie, les intègre, elle les fait copuler.

Les sciences humaines, dont fait partie la psychothérapie, s’attachent principalement à développer et comprendre la réalité imaginaire et symbolique ainsi que les liens tissés entre ces plans de réalité.

En ce qui concerne les formes que peut prendre la connaissance, je propose de distinguer entre modèle, théorie et doctrine, qui sont trois différents états et développements de ce que nous nommons en général la théorie.

Le modèle est la construction théorique la plus psychodégradable, elle est une construction hypothétique ouverte sur le changement, l’incertitude et l’exploration ; sa plasticité est grande. Elle invite fortement les partenaires à remodeler fréquemment leurs constructions théoriques ; on rencontre ce concept de modèle dans le domaine des sciences humaine, ainsi que dans les études exploratoires et dans celles qui sont orientées sur les processus en situation complexe.

La théorie en est l’état moyen. Elle tend à formaliser, vérifier et affirmer des hypothèses déjà constituées ; elle est dotée d’une plus grande rigidité conceptuelle. Les stratégies de recherche sont alors différentes, plus fermées, hypothético-déductives, expérimentales ; elle vérifie la justesse des assemblages théoriques imaginés. Elle est moins propice à la novation que le modèle, par contre elle donne plus de corps et de fermeté à la théorisation.

La doctrine est un assemblage théorique encore plus orientée sur l’état acquis de la construction théorique. Doctrinaire, elle est destinée à ne pas évoluer ; doctrinale, elle se réfère incessamment aux fondements de sa structure pour les réaffirmer. Les seules transformations possibles sont les ruptures épistémologiques importantes. Sa stratégie de recherche est d’étendre le champ de son domaine de certitude. « La rationalisation nous montre que la raison devient folle lorsqu’elle se referme sur elle-même » (E. Morin)

Je pense que l’art-hérapie, sur le plan clinique, travaille essentiellement sur le niveau des modèles. Dans la recherche, nous avons intérêt à nous en rappeler et à y rester bien ancré également.

Une théorie est une image stable, simplifiée, ordonnée et cohérente d’un phénomène réel complexe qui se déploie dans le temps et dans l’espace entre les hommes et le monde. Elle est une « perlaboration interminable » (P. Fédida).

Le processus de formation des théories nécessite, dans les sciences humaines, l’investissement complémentaire de rationnalité, d’implication affective, imaginaire et culturelle.

Dans la poïétique, il me semble utile de distinguer trois manières différentes de constituer la connaissance : théoria – praxis – poiesis. Toutes trois peuvent conduire à la formulation de modèles, de théories et de dogmes.

Theoria est la connaissance construite par l’observation, la perception d’une réalité matérielle ou déduite d’un fait perceptible. Elle tend à l’objectivité. Elle en appelle à la différenciation, voire au clivage entre l’observateur et l’observé. Elle est très valorisée dans les sociétés occidentales modernes. Elle est un travail cognitif principalement.

Praxis est la connaissance par l’action, très utilisée dans les sociétés traditionnelles, elle construit une connaissance dans et par l’action humaine.

Poiesis est la connaissance par la création. L’action qui s’y déploie implique lien sensible au monde et transformation de ce lien. Une connaissance y naît, qui est connaissance de la transformation autant que connaissance du monde et de soi. Elle est connaissance sensible et intellectuelle à la fois.

La science moderne, notamment dans son courant expérimental et  hypothético-déductif, est avant tout sous-tendue par theoria tout en opérant une liaison entre theoria et praxis.

La recherche-action, utile en sciences sociales, en appelle surtout à praxis et à poiesis.

La psychothérapie exige une liaison respectueuse de theoria, de praxis et de poiesis, en s’appuyant principalement sur la troisième, car le processus thérapeutique est, par essence, création d’un nouvel état existentiel.

La poïétique, son nom l’indique, est spécialisée dans cette troisième dimension de l’acquisition de la connaissance.