le groupe du mardi

Le groupe du mardi, la rêverie du champ 

Cette situation a été présentée dans un article paru dans la revue Psychothérapie en 1999.
Le groupe du mardi est un groupe slow open. Au moment dont je vais vous parler, il existe depuis trois ans dont un an sans changement dans sa composition de six personnes, des femmes, dont certaines sont des chevronnées de la relation d’aide sociale, soignante ou thérapeutique par la médiation expressive et artistique.

Ce groupe semblait fonctionner de façon tout à fait satisfaisante et vivante; il produisait des images matérielles qui sont donc au centre de son travail ainsi que des interprétations verbales dans les temps de parole. Des insights semblaient marquer son cheminement pourtant sans grande surprise. Cela finit par me paraître inhabituel et suspect mais je mis passablement de temps à m’en rendre compte d’abord puis à y réfléchir et enfin à pouvoir le conceptualiser et l’exprimer comme je le fais maintenant.

J’en suis venu à comprendre ce phénomène comme étant lié à une dysfonction de la capacité contenante du groupe et de son thérapeute (Bion, 1967 et Anzieu, 1994) sont ici des guides indispensables, le premier avec son concept de la capacité de rêverie de la mère qui va lui permettre de recevoir, contenir et transformer les vécus émotionnels et sensoriels insupportables de son bébé. Le second avec son concept de moi-peau et de conteneur psychique.

Voici comment le groupe s’y est créativement pris pour sortir de cet état. 

Entraîné par la dynamique du groupe et un relatif aveuglement contre-transférentiel, j’avais travaillé jusque là essentiellement le contenu symbolique des productions du groupe. Il n’y avait pas eu d’ailleurs de productions majeures ou particulièrement saillantes sur le plan groupal. Le style de la production de ce groupe était, dirais-je, esthétique. Des formes symboliques achevées, comme des croix, des spirales ou des cercles étaient les sujets de prédilection des peintures et collages. Ces formes étaient à proprement parlé lues comme des mots dans les temps de parole. Les couleurs utilisées l’étaient en général dans une harmonique a-conflictuelle sans côtoiement des couleurs complémentaires comme rouge/vert ou bleu/orange. La symbolique avait envahi la lecture des couleurs même et par exemple le rouge en était venu à signifier presque toujours agressivité et le bleu, vie intérieure.  Quelque fois le groupe produisait des compositions abstraites qui stimulaient les interprétations projectives très induites par la symbolique restrictive en vigueur. Le groupe associait peu à partir des formes mais tendait à développer des interprétations aux limites du philosophique ou du spirituel et dans des termes assez généraux ou uniquement individuel.

Je me rendais compte peu à peu qu’un effet de cadre, de contenant, devait empêcher le processus thérapeutique, et je me suis souvenu d’un passage de José BLEGER, dans lequel il disait, je cite de mémoire, que les contenus psychiques devaient être traités sur le plan du transfert alors que le cadre devait l’être sur le plan du contre-transfert.

Alors regardons de plus près ce qu’il en est du cadre puis du contre-transfert dans ce groupe à ce moment de son existence. 

Parmi les grandes lignes du cadre que j’ai défini avant, un des éléments me semble ici particulier: l’usage de l’espace du cabinet-atelier ainsi que la dynamique des mouvements corporels.

Je rappelle ici brièvement la géographie du cabinet-atelier: un espace bivalve: salle avant pour l’expression et salle arrière pour le stockage des matériaux, des productions terminées et pour les déchets. La salle avant étant elle-même dotée de trois modalités d’espaces différenciés: les murs et panneaux verticaux, la table centrale et l’espace intermédiaire qui s’étale entre les deux supports.

Cette disposition s’est constituée dans le temps au fil de la clinique pour son usage pratique, mais le soubassement symbolique inconscient en est très intéressant. Elle ne peut qu’entrer en résonance avec la symbolique du contenant spatial que Geneviève HAAG à développé ces dernières années (Haag, 1998).

Geneviève HAAG parle à partir de son expérience de groupe d’enfants psychotiques et autistes de l’usage de deux feuillets du contenant du groupe: un feuillet externe, architectural composé des murs de la salle auquel s’appuient souvent les enfants autistes et un feuillet interne composé du cercle des participants du groupe, cercle dans lequel ces enfants ont de la peine à trouver place. Un espace intermédiaire entre ces deux feuillets est composé de l’espace libre pour les mouvements, espace bien sûr très peu utilisé par les enfants autistes.

Architecture et mouvements sont là unis dans la réflexion et cela ne va pas non plus sans rappeler les avancées proposées par Frances TUSTIN (Tustin, 1983) à propos d’un moi-corps comme noyau du développement du moi, moi-corps composé des sensations corporelles et premières représentations de postures, mouvements du corps et dans le corps, rythmes, etc, …

Serge TISSERON en parle aussi (Tisseron, 1995) et Ophélia AVRON (Avron, 1996) a publié récemment un passionnant livre La pensée scénique à propos de la rythmique corporelle interrelationnelle dans les groupes de psychodrames. Dans cet ouvrage, elle avance l’idée d’une sorte d’organisateur rythmique inconscient des relations groupales qu’elle nomme la pensée scénique.

Alors comment ce groupe utilisait-il son espace et sa rythmique? 

De façon tout à fait particulière: il n’utilisait pas les panneaux verticaux et extrêmement peu l’espace intermédiaire. Par contre les participantes s’asseyaient à la table centrale qui peut contenir facilement 1 travail commun ou 3-4 travaux individuels de taille moyenne mais qui ne peut pas contenir plus de 4 personnes sans gêne. Le groupe s’agglutinait pourtant autour de la table et tentait de partager cet espace réduit. Un aménagement très particulier avait été inventé pour cela, et j’ai mis du temps à en comprendre le sens: les participantes manquaient presque à tour de rôle une séance sans que cela soit bien sûr volontaire et conscient. Le soulagement de la tension due au partage de l’espace de la table en était le bénéfice puisqu’elles n’étaient plus que 4 ou 5 présentes en même temps. (Je m’étais alors bien sûr questionné sur la limitation de cet espace-table que je proposais et sur une éventuelle intention inconsciente de trop frustrer le groupe, mais je ne crois pas que cela soit juste. L’espace réel est toujours limité et c’est toujours l’usage qui en est fait qui donne sens aux événements.)

Comme il est difficile de dessiner à côté de quelqu’un qui pétrit de la terre la personne qui en venait à utiliser de la glaise s’installait, par attention pour les autres sur une sorte de balcon au bord de la table en y plaçant un tabouret haut sur lequel elle travaillait en restant dans ce que le groupe en est venu à nommer le nid.

Dans l’ensemble ce groupe avait éliminé de ses ressources en matériaux tout ce qui empêchait l’usage du nid et ne conservait que peinture, crayon, craies et collage ainsi que des supports de papier de taille réduite.

Le mur, qui demande un abord vertical de l’image, une posture debout et une gestualité différente, souvent dansante, ainsi que les panneaux qui permettent soit la peinture directement sur le support soit sur des grandes feuilles aptes à recevoir une ambition expressive et gestuelle d’envergure, tout cela était resté, pendant des mois, inexploré.

L’espace intermédiaire entre tables, murs et matériaux était plus ou moins inhabité si ce n’est par une sorte d’autoroute allant de la table à la salle arrière. Les participantes s’aménageaient des espaces sur la table pour stocker les matériaux dont elles avaient imaginé avoir besoin au début de travail sans se permettre d’aller en chercher de nouveaux, devenus nécessaires par l’improvisation expressive, comme c’est souvent le cas en création.

Quant à moi, j’avais proposé jusque là, en somme comme les autres participants du groupe, une lecture de la symbolique des contenus des images produites en  les abordant sur un niveau de sens-signification, niveau de fantasmes objectaux. Je considérais essentiellement les images-objets en leur contenu en lien avec les cheminements individuels des personnes et parfois du groupe mais en des termes trop généraux pour être réellement nourrissants pour le groupe. Je parlais par exemple des étapes de développement d’un groupe, des oppositions entre identité individuelle et groupale en illustrant ces idées avec le matériel produit. M’appuyant sur mes classiques de la théorie des groupes, j’assenais quelques vérités que j’étendais sur la clinique au lieu d’inventer une compréhension enracinée dans cette clinique originale de ce groupe ci, à cette étape précise de son développement..

Sur le plan contre-transférentiel encore, j’avais été d’abord très satisfait du déroulement de ce groupe qui me semblait vivant et en travail, comme on dit, mais qui me donnait tout au plus l’impression de confirmer, évidemment, les théories que je lui appliquais. J’étais satisfait de moi, de ma capacité à trouver les bons liens entre les images produites, les associations verbales et les mécanismes inconscients individuels et groupaux sous-jacents. Le résultat en fut, pour nous tous, une certaine augmentation de connaissance sur la vie des groupes, mais pas de réelles avancées dans la capacité de ce groupe à vivre, à se déployer et à développer ses potentiels.

Cette autosatisfaction me rendit certain de bien comprendre le groupe et je réduisis peu à peu le temps de prise de note, en fin de séance, de manière symétrique à la réduction de l’usage des  temps de parole des séances par les participantes.

A l’amincissement de la diversité des matériaux utilisés par le groupe pour s’exprimer résonnait l’amincissement de la variété des mes interventions qui devenaient plus générales que singulières. Le groupe créait des images au symbolisme obligé, fermé, limitant, et j’en faisais de même avec mes interprétations et ma compréhension de la situation.

Nous avions créé un champ relationnel bien singulier, en forme de résistance à la transformation thérapeutique.

Une deuxième étape émotionnelle du contre-transfert apparut avec l’envie de blâmer la pauvreté exploratoire et créative des participants! En parallèle à ce sentiment, je prenais conscience peu à peu de tenir du sable de signification dans les mains et de passer à côté du principal, qui s’échappait entre chaque prise.

Le développement de la compréhension de ce phénomène me conduisit à ressentir un assez fort sentiment d’impuissance et une culpabilité non moins dérangeante. C’est alors que je me suis intéressé à analyser réellement le contre-transfert ainsi que l’usage géographique et rythmique du groupe. 

Nous avons donc une première phase du développement du champ thérapeutique dans laquelle le sentiment de toute-puissance intellectuelle du thérapeute et celui des participants, quant à la dimension symbolique du contenu des productions côtoie un sentiment de bien-être général où tout le monde aime être là. (Probablement étions-nous alors dans l’hypothèse de base de dépendance de BION (Bion, 1965), dans laquelle le thérapeute est sensé combler toutes les demandes du groupe en recherche de compréhension sur des thèmes divers). On peut aussi émettre l’hypothèse que le groupe, et surtout le thérapeute, fonctionnaient alors selon un mécanisme d’identification adhésive qui impliquait une perte progressive du volume et de la complexité de la pensée et de l’expression.

Dans cette étape s’est installé un appauvrissement important dans la quête exploratoire tant matérielle qu’intellectuelle. 

Une deuxième phase du développement du champ thérapeutique est marquée par le renversement émotionnel, notamment contre-transférentiel: l’envie de blâmer.

Parallèlement à ce sentiment, une routine s’était installée. Au coeur du groupe, gonflaient pourtant des sentiments agressifs très contenus et les usages limités de la diversité géographique du cabinet-atelier se rigidifiaient.

Le stratagème inconscient de la rythmique des absences et de la statique corporelle fonctionnait à plein régime et ne pouvait qu’entrer en résonance avec une sorte d’absence de rêverie de ma part. J’étais de plus en plus incapable d’accueillir et encore moins de mettre en mouvement et de transformer en mon esprit les expressions inconscientes du groupe communiquées par identification projective. Il est même probable que je fonctionnais moi-même par une forte identification projective, plus forte même que celle du groupe envers moi. Cette inversion du flux habituel ou normal était la cause probable du blocage de l’évolution du champ. Je suis ici en complet accord avec la théorie avancée à ce propos par Antonio FERRO dans ses récents livres (Ferro, 1997, 2000, 2005). 

Une troisième phase de l’évolution du champ survint avec l’apparition du sentiment de culpabilité contre-transférentielle et la pénible mais nécessaire reconnaissance des affects qui m’habitaient puis de tout le mécanisme qui s’était installé. Je dus d’abord discriminer certains plans du contre-transfert et séparer le tien du mien, cela me remit indéniablement au travail.

Cela  s’exprima, notamment, à plusieurs reprises dans ma démarche artistique personnelle qui me donnait du fil à retordre et qui était alors, je m’en suis rendu compte peu à peu, en lien assez direct avec le développement de ce groupe thérapeutique.

Je ne savais plus me laisser prendre par l’élan gestuel inconscient ni par la poésie propre des différents matériaux, obnubilé par des projets-idées fixes que je voulais réaliser. Il est certainement intéressant de savoir que je sortis de cet état en développant un mode expressif dont je ne vais pas vous raconter tous les détails ici, mais qui passait par une étape de duplication d’une première surface d’inscription sur une autre surface réceptrice posée à même le sol; une trace de contact dirait Serge TISSERON (Tisseron, 1995). Cela, je peux le dire après-coup, devait réactualiser le travail de la reprise de contact entre les divers feuillets de mon contenant psychique ainsi qu’avec le cadre du contenant maternel du sol de mon atelier. 

J’ai pu alors proposer au groupe une attitude intérieure différente et faire un certain nombre d’intervention qui libéra d’abord une partie des sentiments agressifs qui purent être mis en forme imagée et verbale. Le groupe en son entier pu alors porter un regard sur son propre fonctionnement, sur le champ qu’il avait créé et qui agissait chacun.

Le désir vint au groupe de faire une grande peinture groupale, ce qui avait été très peu fait jusqu’alors. L’étonnant était que cette peinture se fit à même le sol, dans l’espace intermédiaire, entre table et mur, en revitalisant cet espace moribond, tout comme je l’avais fait de mon côté sans que les participants en fussent au courant.

La ressemblance ne s’arrête pas là puisque le groupe réalisa cette image par report et impression de surfaces préalablement peintes individuellement encore humides sur une grande feuille commune. Dans une ambiance festive les participantes se mirent ensuite à danser sur l’image, mettant en scène des corps debout, mobiles dont la gestuelle primitive était accompagnée de grognements et claquements des bouches et des mains à forte densité émotionnelle. Il ne s’agissait plus alors de connaître intellectuellement des états psychiques individuels ou groupaux, mais il s’agissait de vivre l’état présent du groupe et de laisser se répandre une sorte de vague, d’élan expressif qui nous semblait, à tous, liés au débouchage de la situation bloquée. 

On pourrait comprendre ce passage comme étant l’usage d’identification adhésive à nouveau, bien qu’il me semble que le mécanisme était celui, développemental et très vivant du dédoublement des feuillets contenants:

1/ feuillet géographique externe, cadre matériel, contenant stable

2/ feuillet interne, psychique, cadre de la pensée comme conteneur

On peut aussi imaginer que l’on a affaire ici à une sorte d’identification adhésive positive et développementale, non nocive; une identification adhésive acceptée par le support, cette acceptation pouvant seule conduire à la différenciation et au développement ultérieur de la capacité contenante.

Cela conduirait de nouveau à l’idée du champ thérapeutique dans lequel l’identification projective ou adhésive sont à comprendre non pas tant en lien à des mouvements psychiques du patient ou du thérapeute, mais en lien au champ groupal, humain, matériel, corporel et psychique, en une interactivité rythmique inconsciente continue.

Suite à ce passage, la dynamique de ce groupe évolua sensiblement vers une diversification de son mode expressif, des matériaux, style, rythme, usage géographique ainsi que des interventions du thérapeute. Un champ rénové s’était organisé au travers de la remise au travail de la fonction contenante du groupe.

Quelques constats me paraissent devoir alors être posés:

 Les productions imagées, corporelles ou verbales des patients et du thérapeute sont à comprendre comme des expressions tout à fait interdépendantes d’un même champ groupal qui peut évoluer, se rigidifier, se transformer, s’enrichir; tous les partenaires évoluant de concert.

 Les images-contenus, liées aux symboles constitués et les plus culturalisés ainsi qu’au travail du fantasme n’ont pas été ici déterminantes. J’avance l’idée que l’attention portée sur elles ont même participé à la résistance au travail thérapeutique plutôt qu’à son évolution.

 Ce furent bien plutôt les images-contenants, autoréférentielles, images du groupe, à la fois visuelles et corporelles, liées beaucoup à la géographie du lieu et à la rythmique de son habitation, ainsi que les images contre-transférentielles qui ont été au centre de la capacité du groupe, et du thérapeute, à se remettre au travail.

 Le changement a nécessité une étape faite d’images improvisées, impulsives, créatrices au sens propre du terme de pensées-jamais-encore-pensées,  images appuyées sur une intense gestualité. Ces images faites dans l’action ont été ici au coeur de la capacité à accompagner un changement catastrophique du champ groupal.