le lieu, le site

Le lieu est l'espace possible d’habitation. Il est une perception d'espace appréhendé subjectivement par un être humain. Il est autour de soi, de taille très variable et doté de qualités différemment perçues par qui s’y trouve. Le même endroit peut donc être deux lieux différents.

Le lieu d’ici c’est la sensation d’être quelque part, en un endroit qui n’est nul autre endroit.

C’est l'espace perçu à partir d'ici, dans lequel j’existe. Si l’espace ou l’endroit n’ont pas de nom, le lieu, lui, peut porter un nom, on dit alors un lieu-dit. Il porte un nom parce qu’il est habité par un ou plusieurs êtres humains qui l'ont investi de leur vitalité, de leurs affects, de leurs relations.

Le lieu n’est pas une portion d’espace donnée objectivement, dotée de valeurs communes pour chaque personne qui y pénètre. Le lieu est un espace qui devient habité par une personne en un moment présent ; il est le déploiement spatial de l’existence.

Le lieu est l’endroit où se déplace le corps, mon corps. « C’est en prêtant son corps au monde que le peintre change le monde en peinture » disait M. Merleau-Ponty dans l’œil et l’esprit. L’espace n’a pas besoin de mon corps, la science tente même d’en exclure le corps pour mieux l’appréhender. Le lieu si, il n’existe même que par mon corps qui l’habite.

Le lieu d'ici est un site, lorsqu’il devient habité, lorsqu’il est le lieu d’une création. Il est, sur le plan spatial,  l'équivalent temporel du présent de Husserl, ou encore du moment présent de Stern. 

Le lieu là-bas est l’autre lieu, celui où l’on n’est pas. Celui où l’on pourrait être, celui où l’on a été, peut-être, mais où l’on n’existe pas. Pour exister, il faut un lieu ici, un site.

Lieu d’ici et lieu là-bas sont articulés et dépendants l’un de l’autre. Ils participent de la même qualité existentielle d’être quelque part, de se déployer dans la dimension spatiale de l’existence.

Définir alors le site ou lieu d'ici en terme phénoménologique est une manière de connaître et  de comprendre la situation, c’est-à-dire l’entier de ce qui advient dans un site. Une perspective objective y est impossible, car, à peine porté, le regard sur le lieu d'ici en ferait un espace, un topos, un objet, tout en nous excluant de lui.

Le site est un lieu émergent, un lieu doté de fortes qualités d’habitation et de création. Il vient de l'intérieur, de l'intimité, du contexte, des zones liminales, il surgit de partout à la fois. Choses, soi, événements y émergent ensemble de leur co-présence et de leur co-création.

En guise de terrain d’exploration du lieu, voici quelques expériences extraites de mon cahier de notes d’atelier et, pour la dernière, de séances d’une supervision d’une art-thérapeute: 

En 2000, dans une petite région du Canton de Genève, Malval, je suis en création. J’aime cet endroit, j’y vais parfois. Il fait chaud, j’y pénètre, comme toujours lorsque je fais du Land art, en errance. Je suis un sans-lieu, un errant. Errer dans un lieu est difficile, c’est en quelque sorte une part du métier de créateur, redevenir étranger en son pays.

L’endroit que je connais pourtant bien me devient étranger, c’est en tant qu’étranger d’ailleurs qu’il m’interroge.

Des pensées surgissent, des images de la journée, des rêveries, mes proches, un article en cours sur le temps ; des émotions aussi, une sorte de joie légère, gazeuse. Je laisse se créer un contact avec le monde, mon corps va, légèrement dissocié de ma pensée, il fait chaud, des pierres sont posées sur le chemin, je transpire, des criquets dans l’herbe, des corneilles au loin dans de grands arbres, une odeur de thym sauvage, le chuintement de la rivière derrière une butte sèche. Peu à peu cet endroit devient un lieu, un lieu d’ici. Pas celui de la dernière fois, qui est un lieu là-bas, du passé retenu.
Tout cela petit à petit se sédimente dans un acte artistique : mes mains prennent quelques pierres, les ajustent vaguement l’une à la suite de l’autre, un chemin comme une flèche errante. Un site est né. Qui prend la parole par mes gestes ? L’entier de la situation.

Mars 2005, la feuille est blanche, inouïe. Je viens de la sortir de son paquet de grandes feuilles serrées par un emballage brun kraft. C’est écrit Fabriano dessus, je le sais, par mon intellect, par mon expérience préalable, lieu là-bas, mais je ne le lis pas, je ne sais plus lire à ce moment. Juste ce blanc inouï  qui brûle mon regard.

Je la pose au sol, là où je travaille, elle se laisse faire, impassible. Elle crie sa présence vide à m’en déchirer les oreilles.

Rien.
Rien ne vient de soi, je bouge un peu, je la regarde d’une autre place, de plus loin, de plus bas, lumière rasante, contre-jour.
Rien encore.

Je bois un thé, elle est toujours là devant moi, presque obscène au sol, mais nulle part encore. Pornographique. J’aimerais la ranger pour me débarrasser de ce douloureux sentiment, mais comment créer sans le courage d’affronter le non-lieu ?

Une goutte de thé tombe dessus, je veux l’éponger mais, ce faisant, la répand un peu avant qu’elle ne sèche, si vite, pompée par le papier. Ce brun léger, comme un souffle, comme une caresse.

Ce brun comme une rose du jardin, comme un regard après l’amour. Je lui donne la parole, y verse carrément ce qui reste de la tasse, tripatouille, attend, gratouille, observe, ajoute d’autres matériaux. La feuille est le lieu de mon attention, elle vibre de notre rencontre. Un lieu existe maintenant ici, la feuille, l’espace de mon atelier, champ, contre-champ, la scène.

Le travail continuant, une image apparaît ; non plus des choses jetées, échappées du non-être, mais une image, une forme, des pensées, des désirs, des bribes d’histoires, des émanations de couleur, du rose, du brun, du bleu intense, un jardin, une aventure, un site.

Novembre 1974, Fort-de-France, Martinique, je suis sur le bord de mer regardant au loin l’horizon plat, je me retourne, les collines vertes, la montagne.  Je termine de travailler dans le grand hôtel, la nuit va rapidement tomber avant que je ne rentre à la maison. Mon petit cahier de croquis croupit dans une sacoche.

Je suis triste, ce matin, la vieille Ma café, ma voisine, m’a aperçu sur la route, il faisait encore nuit, elle m’a pris pour un revenant, je suis blanc, elle ne m’a pas salué, elle a juste changé de côté de route en baissant la tête.

Je ne me sens pas chez moi, pourtant j’aime tant cette île, son climat, ses odeurs, les gens. Suis-je un revenant ou un égaré ? Un qui est partit et pas encore arrivé nulle part ?

J’ai un ailleurs, un lieu là-bas, en tête, avec un lac entre les montagnes aux sommets blancs, comme un bijou posé au creux d’une main. Nostalgie. J’habite ici depuis près d’un an, mais le lieu là-bas, celui d’avant, me hante souvent, m’empêchant d’en faire un site pour ma vie, de cette île.

J’y retournerai dans quelque mois, vers le lac.

Joëlle (prénom fictif) anime un atelier d’art-thérapie à l’hôpital depuis peu, nous avons mis sur pied ce projet à partir d’une association indépendante avec l’aide d’un petit financement privé.

L’idée est de déplacer l’atelier vers les patients plutôt qu’ils ne viennent au soignant. Le concept s’appuie sur l’acte créateur compris comme élément soignant symbolique complémentaire aux soins médicaux physiques. Cet acte créateur fait du patient habituellement passif face aux soins médicaux un acteur de sa guérison.

Mais comme les animatrices sont deux, nous avions décidé de proposer deux modalités d’intervention, une en chambre, au chevet des malades et l’autre dans un lieu plus ouvert pour du travail groupal. A l’hôpital, on est si seul, dans la fourmilière, face à son mal.

Il n’y a pas de salle disponible, l’hôpital est surchargé. Reste une loggia, sorte de salle à manger à certaines heures, salon de visite à d’autres, lieu d’entrée dans l’unité tout le temps, face aux ascenseurs.

Joëlle est dérangée par cet espace ouvert, elle peine à l’habiter, les gens n’y viennent pas, ne s’y arrêtent pas, n’y créent pas. C’est un peu comme faire un strip-tease dans une vitrine, dit-elle.

Cet endroit n’est pas un lieu de travail dit-elle aussi. En effet, cet endroit ne peut pas devenir un lieu comme cela, simplement parce qu’on y est.

Elle installe un paravent, crée une sorte de niche à l’écart ; et son atelier démarre, les patients viennent.

Après plusieurs mois, le paravent est écarté, les dessins et affiches d’annonce qu’il portait sont mis au mur. L’atelier, non seulement se poursuit, mais se développe. Un lieu propice à la création a été installé, qui devient un site convivial de premier intérêt avec le temps. Des malades y viennent, des soignants s’y arrêtent, on y peint, on y raconte, on y parle, on y chante. Convivialité du site.

Le lieu d'ici est un espace de la présence qui se réfère à une autre expérience de compréhension que celle qui conduit à appréhender l'espace objectif. Il est une concrétion d’être, comme on parle de concrétion stalagmitique dans les grottes.

Il devient un habitat, non mesurable ni quantifiable, ni analysable ; mais compréhensible. Il existe sur une base qualitative de présences entrecroisées. Il ne se trouve pas en tant qu’objet, espace du monde, il est exprimé par la rencontre existante, il est. Il est la condition, la trace et le résultat de la présence.

Il est, sur le plan spatial, l'étendue du contact affectif, sensoriel, fantasmatique rendu possible. 
Il est doté d'une organisation, système mouvant et multifactoriel plus que structure. Il est doté de dimensions auditives, visuelles, gustativo-olfactives, coenesthésiques, scéniques. Il prend forme à mesure que nous y vivons. Il est un lieu affectif de co-présence entre humains, animaux, végétaux, minéraux, culture.
Il prend forme par le tissage des moments présents, comme les moments présents prennent forme par l'exploration du lieu d'ici.

Moment et lieu sont des dimensions de l'existence, ils sont indissociables. Vécus ensemble, ils sont le champ existentiel. 

Si on peut situer une relation dans un espace objectif, le champ, lui, prend forme dans une qualité d’étendue, il est alors un lieu, celui d’une situation, c'est-à-dire du phénomène complexe d’une rencontre vivante dans un site.

Considéré en son déploiement continu, transformation surprenante et mystérieuse, le champ existentiel devient le champ poïétique.
Le champ poïétique est le lieu-moment créatif de sa propre transformation.

La création ne se déploie dans aucun temps ni aucun espace, mais par un moment et un lieu.

Le lieu est écotonique et transitionnel, c’est-à-dire qu’il est toujours situé dans un mouvement dissipatif, suffisamment fermé sur lui-même pour être dénommé et suffisamment ouvert pour être en lien d’influence mutuelle avec son environnement. Le lieu est un sous-bois.

Les modalités scientifiques de contact avec le lieu sont celles de la phénoménologie.
L'équivalent spatial du concept temporel de Kaïros, le moment béni, le moment juste, le moment clé qui ouvre au changement, est la fontaine de jouvence, la croisée de Brocéliande, Bruson en Provence, la Terre Promise, le pommier du paradis.

Les arts du vivant se déploient sur un axe temporel surtout, quant à leur représentation. Ils nécessitent tout de même un moment présent partagé dans un lieu d'ici.
Les arts de l'image se déploient sur un axe spatial surtout, quant à leur représentation. Ils nécessitent un lieu d'ici, pourtant  partagé dans un moment présent de l'œuvre et du spectateur.
 
Jean Clareboudt ( Clareboudt 1995 - pp. 97-105), artiste contemporain, définit son concept de sitologie réelle: Sitologie pour l'étude des sites, réelle par rapport à des démarches d'architectes ou d'aménageurs d'espaces.  ... pour moi la sitologie est une étude d'espace où le paysage est un corps, où on se considère soi-même comme un paysage. Dès lors, si on modifie le paysage, on risque de se modifier soi-même. C'est là qu'on se rencontre. L'artiste est autant à modifier que le paysage. Il en résulte un troisième terme qui est le lien. Le lien c'est ce qui s'est passé entre les deux. Il témoigne d'une dépense d'énergie.  ... le lien est un lien immatériel dans le fond. C'est aussi bien la sensibilité de l'artiste que le site lui-même. Par contre, quand on se retire, il n'y a pas ou peu de traces.