le menu palindrome

Aimant les joies du goût et des odeurs et bénéficiant d’une formation professionnelle en cuisine, j’ai intégré naturellement l’action culinaire dans ma recherche artistique. Des artistes de premier plan ont ouvert la voie, notamment Spoeri, dans les années 70 et 80, au sein de ce qui a été appelé art informel et art concret.

Dans les années 90, j’ai mis au point un dispositif d’atelier d’expression qui s’appuie sur la cuisine et qui explore les dimensions gustatives et odoriférantes, ainsi que leurs versants culturels, psychologiques et existentiels. 

A l’occasion d’une fête de graduation dans le cadre de l’Université European Graduate School, j’ai organisé un banquet en été 2002. L’idée était de proposer un menu palindrome à une centaine de personnes. Pourquoi Palindrome ?

Ce jeu littéraire m’avait intéressé durant l’année, j’avais développé des recherches sur cette technique d’écriture et l’avais étendue à l’image, j’avais envie d’y ajouter la dimension culinaire.

Un aspect essentiel du palindrome est le renversement de perspective, notamment temporelle ; renversement qui invite de manière radicale à mettre en doute et à considérer autrement ce que l’on croit établi. 

L’idée centrale du palindrome vient de la littérature, il s’agit d’écrire un mot, une phrase, qui puisse se lire dans les deux sens.

Deux types de palindromes m’ont intéressés,  les classiques d’abord, qui se développent sur une symétrie centrale en construisant le renversement de la phrase à partir du centre de la phrase, un exemple tiré du Petit Robert :                                                                 

élu par cette crapule 

Qu’on lise de gauche à droite ou de droite à gauche, la phrase est la même, même si les césures entre les mots ne sont pas les mêmes.

Lors de ma recherche j’avais trouvé celui-ci, suffisamment long pour qu’il satisfasse mon envie narcissique de prouesse technique : 

Le blues

Cela tue ton âme palette et te lape ma note ut, Alec, seul bel.

 Puis il y a les palindromes asymétriques, qui donnent à la lecture, deux phrases différentes selon qu’on les lit de gauche à droite ou de droite à gauche. Un exemple anglais, en un seul mot, très simple et intéressant par l’opposition de sens qu’il porte et qui crée une tension : 

Evil (malfaisant)          Live (vivre, exister, habiter, en direct,...) 

Ce dernier type de palindrome me semble particulièrement intéressant pour notre contexte psychothérapique ; en effet, nous savons à quel point différents niveaux de réalité habitent chaque expérience de vivre. Un niveau apparaît en général au premier plan de la conscience alors que d’autres travaillent à demi-mots, cachés, enfouis ou imperceptibles. Notre travail consiste justement à soutenir les possibilités d’avancer sur ces différents niveaux en parallèle afin d’ouvrir l’existence à des sens nouveaux. 

Lors de ce banquet, j’ai proposé donc un menu entier sous forme de palindrome, jouant avec les mots du menu ainsi qu’avec l’ordre des plats. Il m’intéressait d’établir un jeu palindromique tant au plan poétique des mots qu’à celui, culinaire, des plats.

Je voulais que l’action ouvre chez les participants une faille dans l’ordonnancement temporel et dans la logique festive et culinaire habituelle. Je voulais que ce banquet fasse événement, au sens de Henri Maldiney, c'est-à-dire qu’il soit l’avènement d’une nouvelle expérience d’exister ce soir-là, entre les convives. C’était là une démarche artistique déconstructionniste. 

Ce banquet a eu lieu dans un hôtel 4 étoiles de la station de Saas-Fee, des menus avaient été posés sur les tables, comme dans tout banquet qui se respecte dans un tel cadre. Sur le dos des menus était proposé un argumentaire, ouvrant déjà, dans un langage encore habituel, la possibilité de voyager sur deux niveaux. 

Voici l’argumentaire, que Steve Levine m’avait aidé à traduire : 

Eating curious and wonderful activity, eating

Have you ever succeeded in following your mother’s famous recipe and finding the taste you were looking for ?
No that’s impossible. The recipe may be the same, but the taste is completely different.
What remains from this cuisine, except a certain abundance, a look, a sense of life on a particular evening celebration.
Do we have to learn how to resign ourselves to the renunciation of beauty, of the grace of the first sight, of the first taste of the existence ?
Yes and no, of course.

And we are thrown into the possibility of a continuous and incessant activity, which repeats and innovate at the same time, which ties us once more to the world.
Eating: symmetrical point between two irreversible transformations: to cook and to digest; an alimentary poiesis, to taste the life which is coming.
These moments in the present, staying with open mouth in front of the food, smelling it, admiring it, touching, crunching, licking, sucking an ingesting it.
At which moment does food, a piece of the world, become a part of us ?

The work of cooking, peeling, marinating, stuffing, wrapping it up; then right after, the work of the stomach and the intestines to decompose, to assimilate, to reject.
On the one hand, the intention and the effort, perhaps the upsurge of creation itself, with greeter or lesser happiness, and on the other, an unceasing movement, involuntary, that takes away and stops, the freedom of dying.
Taste spread itself out in a continuous present: sweet, bitter, hot, bland; alone, by twos, in a group: existence itself. Speaking as the reverse and the similar of eating.
The present as a symmetrical point between before and after, an impossible inversion of time? 

Le titre du menu, palindrome annonciateur, était :

Never or even (jamais ou quand bien même) 

Il était composé d’un potage             Emit a gag      laisser échapper une blague / baîllonner

D’une entrée                                   Eyes lived       yeux vécus / les yeux du diable

D’une salade                                   Madam o Madam   Madame ô madame

D’un plat principal                            Revengge        revanche / jamais des oeufs

D’un dessert                                    Dam a dog      endiguer un chien / dieu furieux et insensé 

Le premier plat, un potage aux champignons des bois à la crème était servi dans une tasse à café, nappé de crème fouettée, posé sur la soucoupe habituellement utilisée dans cet hôtel pour le café, agrémenté d’un petit biscuit. Le petit biscuit était bien sûr salé, le potage, brun était recouvert de crème fouettée, comme un capuccino.

Chaque plat était ainsi proposé  dans une progression formelle inversée à l’habitude alors que la progression gustative était respectée. Chaque plat était composé avec un décalage gustatif et graphique ludique.

Le dessert, une glace vanille et son coulis de framboises, était présenté comme une entrée de spaghettis nappés de sauce tomate dans une assiette à soupe. 

Dans cette action artistique, il s’agissait de bouleverser le sens commun du temps et du rythme d’un repas, entrée, plat de résistance, dessert, non pas dans la réalité du goût, ce qui eut été trop violent pour les convives et eut pu empêcher le développement d’une ambiance conviviale et curieuse d’un être ensemble dans une aventure. Mon intervention se situait sur un plan symbolique, en indiquant, par le jeu des mots, des images et des goûts, la possibilité d’un bouleversement existentiel.

Le temps du service des plats n’a pas été objectivement bouleversé. C’est la forme du plat et des assiettes qui ont indiqués ce bouleversement en inversant leur présentation temporelle habituelle.

Le potage aux champignons, Emit a gag, chapeauté de crème fouettée a été servi dans une tasse à café. Un café ? Au début du repas ? Où sommes nous, dans quel monde ?  

Le trouble des convives doit les déstabiliser quant à ce qu’ils croient acquis et normal pour un banquet. Il doit créer une brèche dans la certitude, dans l’habitude. Il doit ouvrir un questionnement, il doit déconstruire ce qu’on a stabilisé et si possible faire événement. 

Les convives étaient là, dans la salle, ils attendaient une fête normale. Rires, discussion, fatigue de la journée, un peu d’excitation, ils savaient qu’un banquet spécial les attendait. Sur les tables les menus étaient posés, normalement, sauf que les différents plats étaient présentés sous forme de palindromes. Quelques jeux de mots dont tout le monde n’a pas pris conscience avant de manger. Certains trouvaient charmant le petit jeu des mots. D’autres lisaient déjà le nom palindrome, avec surprise. Certains s’étaient risqués à retourner la page du menu et y avaient trouvé l’argument artistique qui reliait manger et parler, vie d’enfance et vie présente, convivialité du manger et solitude du goût, importance du corps dans la pensée. Penser et vivre ensemble, étaient reliés métaphoriquement aux différents temps et styles du manger.

Madam o Madam était situé au plein centre du repas, avec sa symétrie graphique parfaite, nous reliant à la Madam première qui nous cuisinait nos petits plats d’enfance. 

A l’arrivée du potage, certains des convives, je les guignais par les portes de la cuisine entre le service des plats, commençaient à se douter que quelque chose ne collait pas.

Choc pour certains qui ont réellement cru recevoir un café et être arrivés en retard. Gêne pour d’autres qui ont eu de la peine à mélanger, dans leur imaginaire, le goût du champignon avec celui du café, rire pour d’autres qui ont cru à une simple blague, emit a gag.

D’autres encore ont eu un sourire au coin de l’œil autant qu’au coin de la bouche, dégustant le plat matériel autant qu’ils dégustaient le plat symbolique.

Un questionnement s’ouvrait : c’est quoi ça ? C’est quoi ce chamboulement ? Est-ce un chaos ? Un ordre se cache-t-il derrière ? Lequel ?

Certains se disaient, en paraphrasant Woody Allen : « La réponse est oui, mais qu’elle était la question ? ».
Ils entraient en création, stimulés par la création culinaire.
Certaines tables s’animaient d’une ambiance spéciale. On n’y parlait plus de la journée, on y associait ses idées, on parlait de menus d’enfance, on faisait des jeux de mots, on disait de la poésie. 

Le propos était pour moi de faciliter l’advenue d’un événement. Avènement de quoi ?
Avènement de la question ; avènement d’un moment de présence unique, propice à relancer la vie et la poésie : Kaïros.

Il y a des moments de forte présence où la situation se transforme, de manière catastrophique, c’est-à-dire en se réorganisant sur une base très différente et plus complexe. J’espérais que ce banquet en fut l’occasion. Quelques années plus tard, on m’en reparle avec une certaine délectation qui ne tient pas uniquement à la qualité gustative du banquet, j’en suis sûr. 

La mort c’est ce qui se répète sans cesser, sans plus changer. La maladie chronique c’est une manière établie d’être, qui ne peut plus changer non plus et où les forces pathogènes gagnent avec régularité sur les forces salutogènes sans détruire pour autant la survie même de l’organisme. La maladie psychique c’est une signification donnée, toujours la même, une attitude, une réaction, toujours les mêmes, donnés en réponse désynchronisée à des situations troublantes et douloureuses. Cette réaction échoue à faire évoluer les choses, mais on insiste, on répète, inlassablement, espérant trouver la réponse. On préfère la stabilité à demi-vibante à la destruction totale que l’on redoute. 

La création, à l’inverse, c’est l’advenue du nouveau. C’est une mise en marche. Où, dans quelle direction, dans quel sens ? Dans n’importe quel sens, pourvu que cela se mette en marche. Le bon sens est celui qui sera trouvé dans le kaïros, lorsque nous aurons su laisser fluer tous les éléments et laisser l’acte se ressourcer à tous les potentiels en présence. Le sens n’est pas que signification, nous rappelait Maldiney, il est aussi sensorialité et direction, surtout direction.

Dans la création, il y a transformation, catastrophique, au sens de Thom ou de Bion, si elle est une transformation majeure.