Les peintures de pluie

Peinture de pluie 50 x 70
pigments, eau, surprise, déprise


Au départ de cette recherche sur la poïétique une expérience de création personnelle ouvre un questionnement, la voici racontée. 

C'est un matin d'été, un de ces jours qui semblent ouvrir à l'immensité des possibles. Le ciel est clair. Une tranquille fraîcheur m'invite à prendre la campagne. 

C'est un  paysage ouvert, le regard peut s'y élancer loin et de tous côtés. Il peut remontrer au loin le flanc des montagnes aiguës des Alpes du Mont-Blanc, là, la ligne du Jura, ici le lac encore silencieux à la peau à peine fripée d'une brise thermique. 

Quelques matériaux à peindre et à dessiner vite enfournés dans un sac, un bout de pain, une gourde remplie d'eau. 

Comme souvent, je vais là-bas. 

Là-bas, c'est-à-dire pas ici, ailleurs; je sais un peu où, pas précisément, mais ce n'est pas cela qui compte, d'abord.

Là-bas, c'est le corps en mouvement, c'est l'élan lent, le rythme de la marche dans lequel s'évaporent les secondes, les minutes et les heures, leur notion même.

Là-bas, c'est la respiration, repère plus sûr que la montre.

Là-bas, c'est les odeurs, la terre, l'humus qui s'éveille aussi avec lenteur. C’est quelques bêtes invisibles au parfum musqué dans les fourrés. C’est le merle au chant mélodieux, le bourdonnement des insectes.

Là-bas, c'est des images qui émergent à la conscience, des mots, un climat émotionnel encore empreint du rêve, des questions errantes de la veille, de la semaine, de la saison, de la vie. Tout cela se déplace avec lenteur, à l'état gazeux, selon les risées de vent entre les collines.

Là-bas, c'est l'élan, c'est la rencontre inconnue, impensable, avant que d'exister.

Là-bas, ce n'est pas le monde, c’est les choses, c'est le cheminement.

Ce n'est pas non plus le ressac de la vie intérieure, c'est l'ouvrance généralisée de la rêverie, la grande confluence, c'est la naissance de l'être, l'ouverture à l'entre. 

Cela me prend parfois, plutôt par surprise, d'aller là-bas. Cela dépend du temps qu'il fait, d'une impulsion qui est probablement autant dans l'air qu'en moi. Une impulsion qui prend mon corps et le paysage de manière indéterminée. 

Lorsque je suis arrivé quelque part, pas encore un lieu mais plutôt un ailleurs, mes gestes prennent mon matériel à dessiner, vident mon sac.

Il n'y a plus de mots dans ma tête, dans ma bouche. Elle est souvent sèche, ma bouche, alors. Elle in-existe peut-être, orienté que je suis dans un autre univers. Tout est dans les mains, dans le regard qui émerge des choses même et qui semble s'étendre à 360 degrés !

D'ailleurs, y a-t-il encore une main, une tête, un cœur, une pensée, des yeux ?

Non, certainement pas.  

Il y a des rythmes, des émois, des sous-bois entre des lieux flottants qui, presque, se différencient à peines nés, des odeurs, des couleurs, des couleurs encore et encore.

Le craquement d'une brindille, l'odeur âcre et soudaine du renard, le goût acidulé du pain de coucou, la fraîcheur de la source d'eau vive.

Je suis en recherche artistique. 

Une forme vient et dit tout cela qu'on ne sait pas transcrire avec les mots, saura-t-on jamais ? Ensuite ça pense un peu: la rencontre, le moment présent, le lieu d'ici, la scène, une organisation mutuelle, une concrétion d'existence. 

Ce jour-là, j'ai marché longtemps. A la douceur du matin s'est imposé une chaleur étouffante. Et même, de lourds nuages bourgeonnent sur le Jura, blancs et brillants, éclatants, sur le dessus et gris foncé, violet, sur le bas.

Je suis fleur, étendu sur l'herbe rose, jaune, bleue. Quelques sapins, plus haut sur la pente. Pas un souffle maintenant. La lumière donne un monde. 

Ce jour-là, je n'ai pas dessiné, ni peint. Un vague à l'âme, une attente, une latence, une vacance habite chaque respire. C'est un retire généralisé. 

Me suis-je endormi ?

Ai-je changé de monde ? 

Ce n'est pas la caresse d'une elfe tout juste sortie de la rivière, mais une gerbe de vent giflante et remplie de pluie en grosses gouttes qui m'extirpe en sursaut de cet état.

Retrait rapide sous les branches d'un sapin qui maintenant balance et frappe l'air de ses membres. Comme une cabane naturelle vivante, partie ouverte, partie fermée, abri nomade. 

L'odeur est plus forte maintenant, presque épaisse, terreau.  Mes affaires à peindre vite posées sur le sol recouvert d'aiguilles encore sèches. Le sac se renverse, je le laisse, happé par l'admiration du spectacle changé de la nature. 

Voilà que ça vibre, je le sens. Quelque chose se prépare, je suis ouvert à la surprise. Je suis l’Ouvert. Après la rêverie l'action. De cette action curieuse, il ne s'agit aucunement de m'exprimer, ce serait injure à l'existence de considérer ce qui vient comme une expression de moi. Ca ne l'est qu'en toute petite partie, infime, éventuellement, comme la déviation du parcours du vent autour de l'arbre.

Le ciel est entré en moi, sombre. La forêt court en ondulations violentes jusque dans mes tripes ; les éclats, les zébrures, l'entrespace du ciel et de la terre est déchiré dans ma chaire. L'odeur âcre de l'air, celle musquée de l'humus. Tohu-bohu, chaos originel d’avant tout arrangement.

Droite ou penchée, la pluie irrégulière. Voilà qu'elle perce mon abri.

Le paysage entre en moi par mes yeux, mon nez, mes oreilles, la plante de mes pieds, ma peau entière.

Il y a cri du paysage en moi après la caresse de son archet sur les cordes de mes sens. Ca commence à résonner, à vibrer.

Une excitation habite le monde entier.

Ca s'exprime, cette conjonction du monde et de moi, cette injonction à l'action provoquée par la rencontre. Ca s'exprime, et là c'est bon, c'est terrible, ça palpite de partout.

Mon corps se met à transpirer, ou est-ce le glacis du brouillard?

Ma conscience se laisse prendre par la main, vigoureusement le cheval sauvage piaffe, il tremble, il démarre brusquement.

Où ? Quoi? Comment?

Ca.

Ca prend quelques bois tombés dans un sous-bois mouillé, ça suinte par la mousse, ça colle à la limace, ça pose, jette, caresse tout ça l'un sur l'autre, comme un mikado géant; ça glisse, ça encombre, s'encouble, brun aux mains, ça gratte ici et là avec force, ça sue, ça ahane; spirale brune de bois humide sous la mousse.

L'empereur est enlacé de ses soldats, de sa cour. Le mikado lancé là en ouverture de jeu par quelque géant de la forêt. Quelle rêverie engage un tel récit, de qui vient-elle ? Quelle fable, quel mouvement d’existence y prend forme, s’y concrétise ?

Et moi perdu, ce moi acquis, su et connu comme ma poche, a vacillé. Il émarge de moi, lui, ce moi connu. Il s'est évaporé dans la sueur ; un autre advient, minime, rhizome, discret et pourtant criant, gesticulant, désordonné, maladroit. Un songe, une forge, un semis gourmand.

L'instant même. 

Et voilà que je découvre, à quelques mètres de cette activité, la merveilleuse surprise, la vraie création du moment. 

Papiers, pigments, couleurs liquides renversés pêle-mêle du sac.

La pluie perce le feuillage, elle s'écoule sur le papier qui se mouille; le pigment se dissout, la situation se met à peindre, sans moi.  

Me reste à l'accueillir. 

Après avoir regardé longuement, émerveillé, cet événement surprenant, je mets les feuilles à l’écart pour les conserver en l’état. Puis je m'amuse à favoriser l'élan créateur naturel, j'aménage les choses un peu, je participe à la scène, juste un peu, en personnage secondaire, pour mieux la goûter, pour mieux en sentir l’essence.

Le sentiment de déprise de la volonté créatrice me plaît. Je joue à faire avec, mais pas trop, à être un pinceau pour la main de l'existence.

Par chance il y a plut suffisamment longtemps pour nous permettre d'explorer plusieurs variantes. 

J'ai poursuivi cette recherche d'autres fois encore, elle a occupé mon travail artistique pendant une période de plusieurs semaines en 1990 (voir photos en annexe). Depuis, sous d'autres formes et selon d'autres variantes, elle s’est déployée au centre de ma démarche, boussole fidèle de l'élan créateur.

On positionne volontiers l'artiste comme un démiurge, créateur, au centre de l'action artistique, voici dans cette expérience qu'il peut être nanti d'une autre position, beaucoup moins active, passive même, offert à l'émerveillement, pénétré par un flux vivant du présent de l'acte créateur.