les picassos de Clémentine

Les picassos de Clémentine 

Ce jour-là, Clémentine vient au Centre de Jour (une structure intermédiaire du réseau psychiatrique genevois que j’ai créé quelques années auparavant, Centre qui est orienté sur la rencontre et sur la création), elle y vient assez régulièrement, surtout quand ça va pas trop bien ou quand ça va vraiment bien, comme elle dit. Elle a alors des projets créatifs.

Je connais Clémentine depuis une quinzaine d’année pour l’avoir d’abord accompagnée dans un travail thérapeutique en vidéo fiction pendant trois ans alors que je travaillais dans les Institutions Universitaires de Psychiatrie de Genève.

Habitant le même quartier, nous nous croisons parfois dans la rue et ne manquons pas d’échanger quelques mots, même pendant les années où nous n’avons pas travaillé ensemble. Je crois que nous nous apprécions et que nous avons de l’estime l’un pour l’autre.

Elle vient ce jour-là au Centre parce que ça va pas, enfin plutôt parce que ça va trop bien, trop haut justement. Elle sait que c’est là que ça commence justement à ne pas aller trop bien. Alors elle vient, elle vient me voir.

Elle entre dans la salle de rencontre d’abord et cherche des interlocuteurs, des regards, des échanges de parole. Mais elle parle beaucoup, trop fort et trop vite, alors les personnes présentes ont tendance à détourner la tête. Certains même doivent quitter la pièce.

Clémentine entre dans la salle-atelier. Je vais faire un picasso! dit-elle en se régalant à l’avance.

Nous savons ce que cela veut dire. Elle va chercher deux grandes feuilles et les accole précautionneusement en demandant mon aide pour que ce soit bien fait.

Elle lance sur sa feuille doublée quelques entrelacs de craie en riant sous cape mais avec concentration et inspiration.

Alors qu’est-ce que c’est aujourd’hui? Parlant pour elle-même.

La vierge Marie! Des poissons? Oui de poissons! C’est marrant c’est toujours des poissons ou quelque chose comme ça

Puis elle remplit les espaces créés par les entrelacs, leur donne des yeux, cette fois quelques bouches aussi, ce n’est pas toujours le cas.

Trois quarts d’heure plus tard, c’est le temps que lui prend son travail effectué seul, elle m’invite à venir voir.  

C’est quoi?  Me demande-t-elle.
Des poissons! Dis-je.
Ah, vous voyez, c’est bien, on est d’accord!  Répond-elle.
C’est une famille poisson, la maman ici, les enfants ici et là, le papa? Où il est le papa?
( Instant d’inquiétude)
Ah, il est là, (en tournant la feuille).
 C’est toute la famille réunie. 

Puis se tournant vers les autres participants de l’atelier: regardez-vous autres vous voyez les poissons, ils sont beaux mes poissons hein! Il est bien mon picasso!

Je pourrais le donner à mon voisin ou à mon cousin, ou à ma nièce au Portugal. Je pourrais le donner ... non pas celui-là, je le laisse ici

Alors nous rangeons son dessin dans son cartable en repliant les deux faces l’une contre l’autre. Nous parlons tranquillement de quelques sujets banals dont j’ai oublié la teneur. Lorsque nous nous dirigeons vers la sortie où je la raccompagne, elle me regarde en disant.

Ça va mieux. On pourrait le mettre sur le Mur à Paroles? Tout le monde pourrait le voir. Il est un peu trop grand. On fait bien les choses ensemble hein? 

(Le Mur à Paroles est un panneau libre d’accès à tout le monde sur un mur de l’espace de rencontre du Centre de Jour). 

Il y a bien des façons de comprendre cette séquence, toutes aussi intéressantes et juste les unes que les autres; y a-t-il déjà eu une seule vérité?

J’en propose la suivante: Clémentine vient ce jour portant cette poussée affective et énergétique qu’elle connaît bien et l’associe à une éventuelle décompensation, cela l’inquiète à juste titre, cela l’inquiète immensément, cela l’angoisse. C’est cette angoisse qui justement l’alerte et l’incite à venir au Centre de Jour.

Et que se passe-t-il?

Elle va dans l’atelier et se met à gribouiller des entrelacs qui lui servent d’ouvreurs de questions! En effet, elle se questionne à propos de ce qu’ils peuvent représenter, elle remet en marche un mouvement de symbolisation, un mouvement de sens plutôt que simplement affectif ou corporel. Elle en devient alors ouverte à ses lointains intérieurs (Michaux) et à son environnement.

Parallèlement, il faut bien comprendre qu’elle peut faire cela car elle est dans un groupe. Une institution ouverte à la recevoir, elle ne se prive pas d’ailleurs de déposer dans les personnes présentes, usagers et accueillants, la charge affective qui la bouleverse. Cette déposition est d’ailleurs un élément clé de cette situation car, c’est ce que j’ai ressenti d’elle en moi qui m’a permis de partager sa vie intérieure sur le moment et de l’accompagner, même silencieusement, dans l’élaboration et la création en cours.  

Il fallait qu’elle dépose cette partie insupportable d’elle, que je la supporte pour elle et puisse la comprendre, dans mon for intérieur avant de me retourner au-devant d’elle, sans forcément, je le souligne, verbaliser le contenu du sens symbolique qui a été élaboré.  

Clémentine passe, dans cette séquence, de l’angoisse à l’en-quoisse. La peinture donne forme à l’angoisse puis à l’en-quoisse. C'est-à-dire qu’elle se questionne sur les formes qui jaillissent de sa gestuelle : que sont-elles, plutôt que : que signifient-elles.

Elle me questionne tissant et entrelaçant non seulement des formes sur ses feuilles de papier, mais aussi notre relation, nos émois, nos imaginaires. Sans m’étendre plus sur la séquence, à un moment, elle avait peint sur deux feuilles des formes entrelacées, à la recherche du poisson-père, elle était inquiète, me demandant si je le voyais. Elle ne savait pas comment voir ensemble les deux feuilles, comme elle ne savait pas comment rassembler nos deux personnes ces derniers jours sans venir au Centre. Je lui ai proposé du scotch, en assemblant les feuilles, l’en-quoisse apparu plus vive encore, avec une tonalité de réjouissance, de curiosité émerveillée. 

Accompagner des personnes selon ce type de dispositifs nécessite une curiosité pour la vie psychique des êtres humains et pour les formes émergentes des existences. Cela nécessite aussi le courage de ressentir en soi des affects de grande intensité et parfois de violence que l’image transporte mieux que les mots, plus vite et plus intensément, comme l’eau le fait pour l’électricité.