Madame Aïe

Madame Aie

Cette jeune femme vivait dans une structure thérapeutique, sa souffrance psychique le nécessitait, vivre seule lui était alors impossible. Pourtant, des années auparavant, elle avait été enseignante et disposait d’un logement coquet, aux dires des personnes qui la connaissaient.

Au moment dont je vais vous parler, elle en était venue à douter tant et tant d’elle, à éviter tant et tant de se rencontrer elle même, qu’elle préférait se démettre de tout pouvoir sur sa vie. Elle aurait préféré être handicapée mentale, elle se définissait comme étant mongole.

Elle participait à un atelier thérapeutique à médiation expressive en groupe que j’animais. La structure groupale lui était inaccessible et j’avais dû organiser pour elle un dispositif particulier dans lequel elle pouvait explorer une piste personnelle sans s’intégrer au processus groupal autrement qu’en partageant la même pièce dans le même temps.

Elle dessinait avec une certaine poésie des personnages assez stéréotypés.

La séquence que je présente maintenant dura quelques 8-9 semaines et fut engagée le jour où elle ne trouva plus les moyens psychiques de faire des formes figuratives, comme à l’habitude.

Imaginez un instant que vos doigts ne peuvent plus dessiner des bonshommes, des arbres, des ballons, mais ne peuvent qu’hésiter, gribouiller, errer, … Imaginez que votre esprit ne retrouve plus la façon de penser une forme mais ne produise que des entrelacs de pensées déconnectées ou filandreuses, éparses !

Je crois que c’est ce qui lui était alors arrivé. Elle dessinait pourtant, avec une pathétique énergie de désespoir, de manière abstraite. A côté de la douleur que cela éveillait en elle et en moi, l’accompagnant dans cet atelier, je n’étais pas insensible au versant esthétique de sa démarche car je traversais à la même époque une période abstraite dans ma propre peinture. Les anxiétés et questions que je trouvais sur ma route, elle semblait les traverser elle aussi ; mais ce qui exigeait de moi un réel effort et labeur de déprise la gagnait, l’écrasait. Elle ne vivait pas ce sentiment d’intense liberté du jeu formel et plastique qui m’habitait dans certain moment. Nos abstractions, bien que posant les mêmes problèmes esthétiques  et enracinées dans les mêmes sphères de la psyché, n’étaient pas les mêmes.  Je pouvais à tout moment re-figurer quelque chose, j’y tombais même trop facilement, au début, angoissé par l’informe. Même dans le processus d’abstraction des structures formelles prenaient trop et trop vite le pas sur l’errance. Elle ne pouvait plus figurer, elle plongeait, sans pouvoir refaire surface, dans ces zones mystérieuses d’avant le langage et d’avant la représentation en image.

Ce n’est qu’en élaborant, au fil de cet accompagnement, mes propres angoisses de l’informe et du pré-représentatif que je pus probablement réellement lui être utile.

Elle était attentive, je voyais son regard intense, à la façon dont je cherchais à comprendre, à nommer notre expérience.

Puis un jour elle dessina avec assurance et simplicité un petit personnage féminin : c’est Claudine me commenta-t-elle, c’est Claudine qui regarde, elle se demande. Le sourire un peu caché qui traversa son visage à ce moment reste gravé à ma mémoire ; il me rappelle un sentiment que j’avais eu, enfant, à la sortie d’une presque-noyade, lorsque mes yeux se rouvrirent, se ravirent, sur un ciel bleu parsemé de nuages d’un blanc lumineux.

Ensuite, pendant plusieurs mois, elle vint fréquemment à l’atelier, même hors des séances, pour y dessiner des personnages, des animaux, des scènes de vie quotidienne en chantant des chansons françaises nostalgiques.

L’accompagner dans cet épisode avait nécessité de ma part un engagement personnel que je n’avais pas soupçonné  au départ, mais qui m’avait été très enrichissant, à moi aussi.
Il est clair que l’angoisse avait habité cette rencontre, il est clair aussi qu’à un moment, cette angoisse a fait place à un questionnement, les formes peintes sont des questions, si on les regarde.