malval

Chemin de pierre
pierres, paysage, rivière
 

En 2000, dans un petit vallon à l’écart du Canton de Genève, Malval, je suis en création. J’aime cet endroit, une petite réserve naturelle, j’y vais parfois pour me promener, pour créer. J’aime cet écart, cette parenthèse du monde pourtant pas si éloignée.

Ce jour-là, il fait chaud, j’y pénètre, comme toujours lorsque je fais du Land art, en errance. Je suis un sans-lieu, un errant. Je me sens jeté dans le monde, comme au premier jour, j’essaie.  C’est ainsi que la création peut, éventuellement, surgir, à travers moi.

Errer dans un lieu est difficile et extrêmement passionnant, c’est en quelque sorte une part du métier de créateur, redevenir étranger en son pays.

L’endroit que je connais pourtant bien m’est redevenu étranger, c’est en tant qu’il est étrange d’ailleurs qu’il m’interroge et m’oriente vers l’étrange du pas encore moi, vers le chemin de l’Ouvert. 

En général, cette errance commence comme cela : des pensées surgissent, des images de la journée, des rêveries, mes proches, un article en cours d’écriture. Ce sont des laissés sur la plage, de vieux troncs d’arbre, des déchets de bateaux échoués, des cordages élimés.

Lorsque je me sens pris par une telle attitude intérieure, je ressens aussi des émotions bien présentes sans être fortes, notamment une sorte de joie légère, gazeuse.

Je laisse s’établir un contact avec le monde, je laisse le monde résonner en moi, puis entrer franchement en moi, de passivité ouverte et créatrice. Mon corps va, légèrement dissocié de ma pensée, il fait chaud, des pierres sont posées sur le chemin, je transpire, je deviens la pierre ; des criquets dans l’herbe, je suis le criquet ; des corneilles au loin dans de grands arbres, je suis les corneilles criantes et noires ; une odeur de thym sauvage, je suis l’odeur douce qui tournoie, emportée par la brise ; le chuintement de la rivière derrière une butte sèche, je suis ce son mystérieux qui insiste en rythmes complexes.

Peu à peu cet endroit devient un lieu, un lieu d’ici. Pas celui de la dernière fois, qui est un lieu là-bas, du passé retenu de mémoire.

Tout cela, petit à petit se sédimente dans un acte artistique : mes mains prennent quelques pierres, les ajustent vaguement et de manière sûre et insistante l’une à la suite de l’autre, des écarts entre elles, comme pour ne pas être trop sûr de son fait, un chemin comme une flèche errante. Un site est né, un lieu habité et vivant de transformation.

Qui prend la parole par mes gestes ? L’entier de la situation présente.

Les formes qui apparaissent alors ne sont pas apportées par la marée des heures et jours précédents de ma vie réelle ou de ma vie intérieure ;  elles surgissent de maintenant, de cette rencontre entre moi et non-moi, entre moi devenu et moi en devenir ;  elles sont neuves, ouvertes à la force surgissante de la vie.