orientation du champ

Il s’agit dans ce chapitre d’aborder l’idée qu’un champ est toujours orienté. L’orientation du champ, sa manière d’être focalisé sur certaines dimensions et propriétés de tout phénomène, est une forme que prend le champ, comme il prend une forme temporelle et spatiale.  

Ce concept se réfère à  l’idée du point de vue où l'on se place pour comprendre un phénomène et pour communiquer à son propos. Il évoque aussi l’horizon, la perspective existentielle qu’on ouvre par l’action de regarder un phénomène. Ces deux premières notations concernent le niveau personnel de tout contact au monde, mais il est ici compris comme une dimension du champ. Aussi, il permet également d’appréhender le sens commun, l’accord de base tacite, sur lequel les partenaires d’un événement se rejoignent ou on le sentiment de se rejoindre. 

Le regard de champ, terme général que je propose d’utiliser dans ce travail, est l’orientation du champ, son élan existentiel. Il est la direction non volontaire qui habite le champ, sa directionnalité, son orientation dynamique et rythmique ; il est aussi le sens commun donné à l’expérience vécue dans le moment par les partenaires en présence.

Si tout phénomène se déploie dans les dimensions spatiale et temporelle, il se déploie également dans la dimension de la directionnalité, ou de son orientation, sa vertexalité, ce que j’appelle ici le regard. 

Il existe à propos de tout phénomène, notamment celui d’êtres humains en lien ou encore celui d’un événement créateur, plusieurs regards possibles, qui sont accessibles parallèlement ou successivement. En un moment, le champ prend forme de un ou deux regards de champ différents, rarement plus. 

Dans ce travail, le regard de champ est proposé comme étant le terme le plus général et le plus à même de réfléchir aux phénomènes de champ. Il possède plusieurs axes de conceptualisation. Ces axes sont au nombre de cinq: celui du vertex personnel, celui du vecteur, celui de l’intentionnalité, celui de la perspective et enfin celui du point de vue.
           
Regard de champ
Vertex
Vecteur
Intentionnalité
Point de vue
Perspective  

Le regard, mot-concept charnel et moins abstrait que ceux de vertex ou d’intentionnalité, oriente peut-être un peu trop la pensée sur la dimension spatiale et sur une origine humaine et individuelle plutôt que native du champ lui-même. Mais il dispose des capacités propres aux métaphores, suffisamment peu intellectuelles pour ne pas être dogmatique tout en étant très psychodégradable. Il a l’avantage de la cohérence, étant très ancré dans une démarche poïétique et artistique, donnant d’emblée à sentir l’image et le concept qu’il recèle.

Voyons maintenant ce que sont ces différentes dimensions du regard, orientation existentielle du champ.

 Le vertex

Il est le concept de départ pour comprendre la dimension de l’orientation d’un phénomène.

Dans le terrain de la psychanalyse, W. Bion a étudié ce qu’il a nommé le vertex personnel, qui est selon moi le pôle le plus personnel du regard de champ. Le champ s’y développe avec le plus fort gradient de subjectivité. Pour Bion, chacun des membres d’une relation thérapeutique considère cette relation à partir de son propre vertex, à jamais inaccessible en son entièreté à son partenaire relationnel. Mais cette inaccessibilité, tempérée par la relation, n’est que partielle ; elle peut lui apporter, pour peu qu’il y soit sensible et ouvert, une extrême richesse de différence. 

"On peut observer que les patients changent d'attitude face à un objet en changeant de point de vue qui peut être opposé ou analogue aux changements de position qu'une personne, observant la terre ou les astres, emploie pour évaluer la distance d'un objet lointain. Ce procédé inclus un clivage dans le temps et dans l'espace et, selon la nature de l'intention qu'on a, il peut aider à la solution d'un problème en fournissant un substitut pour la "vision binoculaire" quand elle est possible". Bion, Transformations, p.79 Puf, 1982

Bion souligne que le vertex est un équivalent mental de la vue, parce que « le vertex visuel est beaucoup plus à même d’éclairer un problème » Bion, Transformations p.106. Mais il dit aussi qu’il n’est pas une conscience de quelque chose, se différenciant par là de l’intentionnalité phénoménologique. Il souligne également qu’il ne parle pas de l’objet contacté, mais plutôt de l’ouverture d’un monde. Le mot vertex possède pour cet auteur une valeur mathématique qui le rend propre à être utilisé comme un modèle pour développer la pensée. 

Plusieurs choses fondamentales sont dites ici, qui semblent mériter des développements différenciés. D’abord, chacun des membres de la relation thérapeutique a son propre vertex au sujet de l'expérience qu'ils partagent. Ensuite que le changement, mouvement existentiel essentiel de toute thérapie, provient d’un changement de point de vue, de point d’émergence du regard sur l’événement existentiel. Et enfin que ce processus provient d’un clivage, comme une capacité psychique positive, qui vient produire un effet de vision binoculaire, permettant par là de percevoir ou d’attribuer du volume au phénomène.  

"Ces Vertex doivent maintenir entre eux une distance raisonnable, sans être trop près ni trop éloignés l'un de l'autre. Lorsqu'on arrive à cette distance, il apparaît une possibilité de corrélation et de confrontation entre ces Vertex, ce qui permet une vision binoculaire". Grinberg, p.121  

Si les Vertex du patient et du thérapeute sont trop proches, nous dit Grinberg, cela empêche la tentative de détecter et d'éclairer l'objet psychanalytique, par trop de confusion et d’impression de mêmeté. Trop de distance empêche toute corrélation et liaison. La vision binoculaire est celle qui est, physiquement, la nôtre, humains qui avons deux yeux suffisamment éloignés l’un de l’autre pour former une image du monde en volume. Bion a métaphorisé ainsi la capacité de construire un volume au monde et au psychisme, d’abord par la rencontre du regard de la mère avec celui du bébé, puis par l’internalisation par la personne e cette capacité pour pourvoir de lui-même considérer son existence avec volume et sens pour mieux s’y orienter.

Nous voyons ce positionnement typique de la pensée bionienne, orientée sur l’effectivité du concept. En quoi un tel concept peut permettre une transformation ?

« Bion est préoccupé de savoir comment réussir l’interprétation pour passer du connaître les phénomènes à être phénomène. L’interprétation doit faire quelque chose de plus que d’augmenter la connaissance,… » Grinberg, p. 208.

Nous voyons ici à quel point la recherche de Bion ouvre la psychanalyse à la phénoménologie qui invite à devenir ou à co-naître plus qu’à connaître. 

Par ailleurs une remarque de bion et une autre de Grinberg, commentateur reconnu de Bion, ouvrent une perspective intéressante de lien avec le concept de modalité expressive de Knill que nous retrouverons plus loin.

"Le "point de vue" implique vision. Il est possible de penser que d'autres sens peuvent être le Vertex à partir duquel se développent les transformations. … La "mauvaise odeur" d'une situation repose sur l'équivalent mental du sens de l'odorat". Grinberg, p. 121

"Si le lecteur visualise un point ou une ligne, sans le représenter sur le papier, il fait quelque chose que l'on peut décrire de diverses manières: "se servir de son œil interne", "visualiser", "voir en imagination", etc. Je considère que cette activité repose sur un "équivalent mental du sens de la vue". De même, "l'amertume" d'un souvenir repose sur un équivalent mental du système alimentaire". Bion, p.106  

On comprend par là que le vertex est une modalité de liaison au monde, et qu’il dépend des sens avec lesquels on déploie ce contact au monde. En tant que modalité de liaison au monde, il assemble en un gerbe de sens un certain nombre de perceptions, imaginations, souvenirs, en une certaine logique propre à la personne et à son expérience de la vie et de l’instant présent. 

Antonino Ferro, auteur psychanalyste contemporain a développé ce concept de vertex et celui de champ jusqu’à en faire une sorte de monde dans lequel est vécu l’expérience. En cela il me semble se rapprocher fortement d’une vision phénoménologique de la psychothérapie, déjà bien approchée par la psychanalyse de Bion. Nous retrouverons cet auteur en parlant plus loin du regard.

Mais tant Bion que Grinberg ou Ferro ont souligné que le vertex est lié à des points de vue différents (des positionnements différents de l’émergence du regard), à des sens différents (vue, goût, odorat, audition, …) ainsi qu’à des fonctions corporelles différentes (digestion, respiration, posture,…) et qu’il est vécu dans des logiques ou des mondes différents.  

De même, ils ont présenté cette notion complexe de vertex sans véritablement différencier des dimensions qui le mériteraient peut-être. Cela concerne d’une part l’extrême singularité existentielle du vertex, tenant à l’unicité de toute expérience de vivre ; et, d’autre part, l’idée d’un tri de certains aspects du réel, qui sont privilégiés dans le vertex et assemblés et mis en bouquet, produisant un effet de cohérence  et de sens.  

Ces auteurs ont aussi avancé l’idée que cette singularité extrême était contrebalancée ou intriquée à la constitution d’un socle relationnel commun, notamment dans les situations de relation duelle ou de groupe, socle qui doit être suffisamment commun pour être partagé. 

Une autre remarque est à faire encore ici pour engager la réflexion vers le concept de vecteur, de point de vue et de perspective que je propose plus loin. Grinberg, dans un effort pour rendre le concept de vertex de Bion compréhensible, précise :

« Les Vertex ou perspectives peuvent être de nature très diverses. On peut par exemple mentionner les vertex social, politique, éducatif, financier, scientifique, philosophique, moral, religieux, sexuel, surmoïque, paternel, psychanalytique et d'autres encore, tous pouvant être faux ou vrais ». Grinberg, p. 122

Nous sentons ici comme le vertex ne suffit plus efficacement à comprendre le phénomène et comment il faut concevoir un autre concept, le vecteur, pour aborder la partie partageable des vertex suffisamment communs aux personnes en relation.

Le vecteur

J’estime en effet intéressant de conceptualiser deux idées différentes, qui font certainement appel, dans le cas du vecteur, à un sentiment de sens commun, de communauté de vue bien plus grande mais plus rigide. Vertex et vecteur semblent être des organisateurs de perception et de relation. Si le vertex organise la perception sur une base très subjective, le vecteur le fait sur une base plus commune ou habituelle. 

Lorsque Grinberg dit : « Les Vertex ou perspectives peuvent être de nature très diverses. On peut par exemple mentionner les vertex social, politique, éducatif, financier, scientifique, philosophique, moral, religieux, sexuel, surmoïque, paternel, psychanalytique et d'autres encore, tous pouvant être faux ou vrais ». Grinberg, p. 122 Il indique que les partenaires d’une relation ont en commun, de manière en général implicite, des théories préconçues sur ce qu’ils ont à faire ensemble.

Si Bion ou Grinberg insistent sur la capacité de la psyché humaine à regarder le monde selon des points de vue différents, ces points de vue engendrant des réalités différentes, ils soulignent aussi que ces points de vue organisent fortement le sens donné à l’expérience et qu’ils sont partageable ou intersubjectifs. 

Chaque spectateur d’une œuvre d’art la considère selon son propre vertex. Il y trouve ce qui le concerne, ce qui entre dans sa vision du monde, ce qui résonne à ses questionnements sur le plan esthétique. Là aussi le gradient de subjectivité est très grand. Il y a dans le vertex, un point où le partenaire de la relation n’aura jamais accès.

Mais dans le cas d’une relation sociale plus organisée, par exemple la thérapie, les partenaires ont déjà, avant de se rencontrer, des images et des théories de ce qu’ils ont à faire ensemble, des raisons de leur rencontre, des objectifs qu’ils peuvent se donner, des moyens qui existent pour atteindre ces objectifs. Ces théories et perspectives orientent très fortement leur relation, c’est ce que je propose d’appeler vecteur lorsque ces théories concernent une situation culturelle balisée. Bien entendu, dans la pratique, nous savons que nous croyons que nous avons une base suffisamment commune mais qu’en réalité, en thérapie, nous devons construire un accord commun suffisamment clair et convenu par tous les partenaires.  

J’ai proposé l’idée de vecteur dans l’art-thérapie il y a quelques années. Le vecteur est l’orientation professionnelle d’une intervention. Moins subjectif que le vertex, il est partagé dans une communauté humaine selon des horizons professionnels du rapport. Il concerne les attentes, les objectifs, les théories attenantes, la compréhension du passé qui sont concernés par une intervention. Dans le domaine thérapeutique, cette orientation peut être dirigée sur les dimensions soignantes, animatrices, éducatives, thérapeutiques, psychothérapeutiques, réhabilitantes, de lien social, ….  A chaque vecteur correspond une réalité différente, les actes, paroles, créations, pourtant objectivement toujours les mêmes, vont y prendre des sens différents, parfois diamétralement opposés, lorsqu’on les considère sur un plan existentiel. 

Si le vertex est absolument personnel et psychique, le vecteur en est une part partagée et plus sociale. Tous deux sont en grande partie inconscients ou implicites. L’un et l’autre rejoignent l’intentionnalité phénoménologique dans l’idée d’une orientation native d’un phénomène à partir de, vers, et contextualisé par quelque chose. 

Prenons en exemple la situation clinique des picasso de Clémentine. Dans cette situation, il est possible de comprendre ce qui se passe et donc d’intervenir sur la base d’un vecteur thérapeutique, en accompagnant Clémentine à élaborer sa situation existentielle ou son vécu psychologique de crise maniaque dans la mise en œuvre picturale et verbalement ; éducatif, en focalisant son attention sur le dérangement important du groupe engendré par son comportement et le risque de rejet qui peut s’ensuivre ; de lien social, en engageant le groupe entier à réfléchir aux résonances et à agir la solidarité dans une telle situation de souffrance ; ….

A chaque fois professionnel et patient ont à préciser cette dimension de leur relation et à construire un monde suffisamment commun pour œuvrer ensemble. J’ai constaté qu’il arrive fréquemment dans les situations institutionnelles que cette étape soit éludée et que se développe une relation fausse et frustrante car le monde commun aux partenaires n’est pas constitué, chacun comprenant et attendant autre chose.

L’intentionnalité

Husserl et la phénoménologie ont apporté le concept d’intentionnalité. La conscience est toujours conscience de quelque chose, elle est toujours orientée sur quelque chose, par là elle est intentionnelle, dit-on en phénoménologie.

« Ces états de conscience sont aussi appelés états intentionnels. Le mot intentionnalité ne signifie rien d’autre que cette particularité foncière et générale qu’a la conscience d’être conscience de quelque chose, … » (Husserl, Méditations cartésiennes, 1929, 2e méditation, paragraphe 14).

Plus que d’une chose, il me semble que la conscience est conscience d’une chose-pensée-liaison qui ne relève pas forcément du ressenti. Elle est conscience du rapport à la chose.  

Ce terme d’intentionnalité me paraît être est assez gênant et peu utile ici puisque, dans le langage courant, l’intention est une qualité de l’orientation et de la volonté attribuée à un individu dans son commerce au monde alors même que la phénoménologie tente d’y donner forme à une pensée portée sur le phénomène, hors de la personne et hors de la volonté. 

Huhnemann et Kulich, dans leur introduction à la phénoménologie disent la chose suivante, très intéressante et importante : « L’intentionnalité est la forme générale de la conscience, c’est-à-dire que chaque genre d’acte de conscience a sa propre structure. La perception, on l’a vu, vise un objet comme donné par esquisses. Le souvenir, lui, se rapporte à son objet en le situant temporellement ; il inscrit sur lui des indices permettant de le relier à d’autres événements du passé et de reconstituer la série temporelle qui le relie à mon présent. L’imagination, au contraire, pose son objet dans un « lieu » qui n’est pas l’espace-temps où se détachent les objets vécus et remémorés : les êtres imaginaires n’ont pas d’individualité spatio-temporelle. » (p. 28)

On entrevoit par là la diversité de l’intentionnalité, la diversité de ses qualités. Chaque situation appelant une autre intentionnalité et ouvrant un monde différent.

Mais je ne vais pas utiliser dans cette réflexion le concept d’intentionnalité qui me semble trop vague et trop peu compréhensible.

Le point de vue

Le point de vue me semble être un concept situé entre celui de vertex et celui de vecteur. Il possède en commun avec celui de vertex l’idée que, de tout phénomène, on ne peut toujours avoir qu’un point de vue unique, celui qui tient à notre existence propre, unique aussi. Mais, moins lié à l’inconscient et soulignant moins la subjectivité maximale que celui de vertex, il est plus partageable tout de même. Il ouvre à considérer des réalités partiellement communes ou au moins communicables.

Tout en étant assez pré-orienté par la culture, comme celui de vecteur, il est par contre moins orienté sur la dimension professionnelle de la relation. Il porte sur des dimensions ou niveaux différents de l’être, déjà bien culturalisé, mais avant qu’on n’en ait fait des domaines professionnels.

Des dimensions de l’existence courent parallèlement, s’entrecroisent, et l’attention qu’on porte aux phénomènes peut l’être sur l’un ou l’autre de ces niveaux.

On considère ici, à titre d’exemple, les points de vue de l’intrapsychique, de l’interrelationnel, ou encore de l’émergence créatrice. Chacun de ces point de vue semble ouvrir à une dimension différente du phénomène, dimensions plus ou moins exclusives dans la capacité qu’on peut avoir à y porter notre attention

Une recherche scientifique, a été conçue pour explorer ces points de vue tels qu’ils sont pratiqués dans l’art-thérapie. Elle est présentée dans un autre chapitre et à permis de mettre en valeur et conceptualiser ce concept de points de vue.

La perspective

Ce concept complémentaire à celui de point de vue est, me semble-t-il, en général employé de manière très générale comme synonyme de point de vue pour aider à comprendre que tout regard est un regard qui oriente le contact avec le phénomène étudié et le déforme. Moins axé sur le lieu d’où émerge la perception, la perspective invite plutôt à considérer le terrain ouvert par l’acte d’attention, en cela elle le complète bien mais reste trop générale.

La modalité

Il semble, nous l’avons vu avant, que le concept de vertex de Bion est fortement lié aux perceptions sensorielles. Parlant du vertex, parfois traduit par point de vue, Grinberg dit la chose suivante :

« Le point de vue implique vision. Il est possible de penser que d'autres sens peuvent être le vertex à partir duquel se développent les transformations. … La mauvaise odeur d'une situation repose sur l'équivalent mental du sens de l'odorat ». Grinberg, p.121  

Bion dit également : « Si le lecteur visualise un point ou une ligne, sans le représenter sur le papier, il fait quelque chose que l'on peut décrire de diverses manières: se servir de son œil interne, visualiser, voir en imagination, etc. Je considère que cette activité repose sur un équivalent mental du sens de la vue. De même, l'amertume d'un souvenir repose sur un équivalent mental du système alimentaire ». Bion, p 106  

Il semble par là que tout contact au monde se réalise au travers d’un plan sensoriel privilégié et que les processus psychiques complexes et abstraits, les équivalents mentaux, s’ancrent dans l’expérience de vécus corporels et sensoriels. Ce sur quoi on porte son attention est accroché tout particulièrement à un plan sensoriel.

Bion, tout comme Anzieu plus tard, invite à comprendre l’émergence des concepts psychiques à partir des vécus sensoriels, comme étant construits à partir des vécus sensoriels, ancrés dans ceux-ci, par un mouvement métaphorique et métamorphique.

Didier Anzieu a maintes fois souligné que le Moi se constitue par extension, émergence, des qualités de la peau du corps dans le plan psychique. Anzieu 1984. 

Dans le champ de l’art-thérapie, Paolo Knill a développé une importante réflexion sur les concepts de modalité et d’intermodalité de l’expression et de l’imagination.

« We are accustomed in our visually oriented society to reducing imagination to visual images alone. Because we understand the term image in a visual way, we often neglegt imagination’s other sensory aspects”. Knill, minstrel, p. 25

“Consider dreams, (… ) We may sense the movement of swimming or hear a voice sing or speak words, we may experience the act of killing or see a beautiful visual image of a city, or listen to the sound and rhythm of music. Imagination is intermodal.”

Ces mouvements, mots, images visuelles, actes, sons et rythmes sont des modalités de l’imagination dit cet auteur. Il considère ces modalités comme étant en quelques sortes autonomes du créateur, ou comme l’incluant, au moment de l’apparition du phénomène.

L’imagination est considérée par lui comme un élément essentiel de tout processus de soin et de tout processus artistique. Elle ne se limite pas à une seule modalité à la fois, même si chaque forme artistique priorise souvent une modalité sur les autres, par exemple l’image pour la peinture ou le son et le rythme pour la musique.

Beaucoup d’œuvres, et notamment dans les arts traditionnels, mobilisent l’imagination sur plusieurs plans à la fois ou consécutivement.

Ce n’est que dans l’époque moderne que les arts ont été séparés en disciplines, mais dans les arts traditionnels, l’intermodalité est toujours très présente, dit encore Knill, évoquant les rituels primitifs, les scènes théâtrales du Moyen-âge, les fêtes populaires. 

Bien qu’elle mériterait elle aussi d’être prolongée et affinée, cette réflexion est intéressante pour plusieurs raisons.

Elle situe le niveau sensoriel et corporel au centre de l’expérience de vivre. Elle intègre les différents sens en un réseau très interconnecté. Elle tend à situer l’étude de l’expérience de vivre, de manière très phénoménologique, comme étant une expérience de rencontre entre le monde et l’être humain, repoussant dans le même mouvement en arrière plan les qualités objectives propres aux partenaires de cette rencontre et aux objets du monde.

Knill insiste dans son enseignement sur la différence qui existe entre la médialité et la modalité, ce que beaucoup ont tendance à ne pas faire. La médialité concerne l’étude centrée sur les qualités objectives du médium expressif ; la peinture, par exemple, est visible, elle est un objet coloré. La modalité, est, elle, un monde dans lequel émerge la rencontre entre les humains et la peinture. Elle est une manière phénoménologique de considérer l’événement d’une peinture. Il n’y a plus de qualité objective à ce niveau, mais une dimension, la modalité, dans laquelle la rencontre est effectuée en emportant tous les éléments en lien. 

Je pense, quant à moi que tant la médialité que l’étude des sens mobilisés par l’acte artistique, sont des démarches intéressantes en soi, mais qui objectalisent l’expérience. La médialité fait de l’objet peinture une chose dotée de qualités sensibles, visuelles, odorante, sonores, etc… La sensibilité à la médialité est souvent le fait d’artistes impliqués dans l’art-thérapie.

L’étude des sens objectalise également, mais l’être humain plutôt que l’objet peinture, on va alors parler de la vue, de l’ouïe, du toucher,… en psychologisant ou en neuro-psychologisant  l’événement. Ce sont bien sûr plutôt les psychologues ou les neurologues qui abordent le phénomène créatif de cette manière.

Avec le concept de modalité, et il est probable que Knill insiste encore trop peu là-dessus, on sort de la logique de l’objet, on est pleinement dans l’abord phénoménologique du monde, on parle d’une dimension dans laquelle le phénomène prend forme, on parle de son orientation, de sa perspective, du regard qui se déploie dans cette rencontre.

Le plein développement de cet effort théorique débouche, c’est mon opinion, sur les phénomènes de champ, qui seuls permettent le décentrement adéquat à l’événement de la création dans lequel tous les partenaires d’un phénomène le co-créent et y co-naissent.

Le regard

Pour terminer ce chapitre introductif, voici maintenant quelques mots sur le concept de regard que je propose  pour assembler les différentes réflexions exprimées ci-dessus.

Ici aussi une page du site en soi a été dévolue à ce concept qui me semble permettre de faire un pas en avant dans la conceptualisation de la poïétique.

Par ce concept, nous sommes en plein dans la réflexion phénoménologique qui considère l’émergence des formes dans l’instant où on les conçoit et les rencontres de notre sensibilité. Cette rencontre s’effectue à partir d’un vertex subjectif, d’un point de vue, il ouvre des perspectives et se déploie dans un ou plusieurs vecteurs ainsi qu’une ou plusieurs modalités.

Le regard est regard de champ. Il est cette naissance du monde lorsqu’il émerge du néant. C’est alors que « ça nous regarde ».