questionnements et motivations

Les motivations

Plusieurs motivations ont animés l’équipe dans la recherche présentée ici:
- augmenter les connaissances à propos des processus à l'œuvre dans l'art-thérapie.
- développer la connaissance des processus vécus par l'art-thérapeute dans
  l'accompagnement poïétique.
- produire des données qui permettront d'améliorer la qualité du travail proposé à leurs
  patients par les art-thérapeutes dans le quotidien de leur pratique.
- améliorer la reconnaissance de la valeur de ce travail dans les Institutions qui
  accueillent des art-thérapeutes, notamment quant au sérieux de leur démarche scientifique 
  et artistique.

La problématique

C'est le domaine de l'art-thérapie en hôpital général, services de pédiatrie, que nous avons souhaité étudier. Afin de situer l'intervention des art-thérapeutes de manière différenciée et complémentaire aux professions voisines, notre attention s'est portée plus précisément sur la manière dont les intervenants professionnels pensent et agissent au contact de leurs patients et des émergences créatrices qui apparaissent en atelier.
Nous savons à quel point les productions des patients, ainsi que leur progression vers la santé, sont influencés par la manière de les considérer qu'adoptent les soignants.
Nous pensons aussi que l'art-thérapie, la poïétique, pourra apporter un service de qualité et réellement complémentaire aux soins médicaux par l'élaboration de ses spécificités essentielles propres et non en se situant comme un simple outillage technique supplémentaire.

 Le questionnement: les points de vue ou vertex

Notre questionnement est déployé à partir de constatations issues de situations et de réflexions communément vécues dans nos ateliers telles que celle-ci: 

L'autre jour Michel, 6 ans, entre dans mon atelier-cabinet pour sa séance du lundi. Il arrive légèrement en retard, sonne avec insistance, plus longuement que d'habitude et se précipite à travers le hall d'entrée sans me regarder dans les yeux, sans me serrer la main, comme il le fait d'habitude.

Il se précipite également sur le papier et les crayons et au lieu de raconter sa semaine, comme d'habitude, il griffonne rapidement un bonhomme au crayon gras, dérape hors de la feuille, plie la feuille avec rage et la jette à la poubelle, insatisfait. 

Un début de séance pareil donne à penser, bien évidemment. Il donne à ressentir aussi. Il est possible d'aborder cet événement de plusieurs manières qui toutes détiennent une partie de vérité.

Je peux me concentrer sur le monde interne de Michel, en entreprenant de comprendre ce qui agite sa vie intérieure: la peur, la confusion, la douleur, l'insatisfaction, certains phénomènes transférentiels, que sais-je encore.

Je peux me concentrer sur mon propre monde interne, sur mes émotions: le doute, la surprise, l'inquiétude pour lui et pour notre alliance thérapeutique.

Je peux développer une pensée qui me conduise vers ses relations affectives actuelles, ce camarade d'école avec qui il s'est récemment battu. Il disait, lors de la dernière séance, imitant le langage des adolescents, qu'il avait envie de lui faire une grosse tête.

Je peux développer mon attention en me concentrant sur la forme expressive qu'il déploie, la précipitation de ses gestes, le dessin haché qui prend forme sous nos yeux, le dépassement de la feuille et le griffonnage de la table, en retenant toute interprétation. Je tente ici d'entrer en contact avec un style expressif, avec une forme naissante, encore inconnue et indicible qui le prend, qui l'habite et dicte ses gestes, sans attribuer aucunement encore l'apparition de la forme à d'autres niveaux de la réalité.

Je peux développer mon attention sur l'ambiance de cette rencontre inhabituelle, sur le champ relationnel qui se déploie si curieusement aujourd'hui, sans chercher à savoir à qui de nous appartient ce qui se passe, cela appartenant  justement, plutôt à ce "nous" vibrant et mouvant que nous créons et qui nous porte. Qu'est-ce qui, de ce champ, se précipite, hésite, est insatisfait, ne se serre pas la main, veut faire une grosse tête, ne se rencontre pas ? Une rupture, une surprise prend forme, avec une certaine douleur. Cela concerne-t-il ma participation au champ ? Je sais que j'ai annoncé les prochaines vacances l'autre jour avec un sentiment de soulagement intérieur, me reposer enfin, prendre de la distance avec la charge affective que représente parfois ce métier de thérapeute.

Vous voyez la diversité des appréhensions possibles de ce début de séance. Toutes sont justes et légitimes, toutes sont justifiées par du matériel objectif de la thérapie que nous construisons. Pourtant j'en choisi une, comme nous le faisons toujours, et fais mon travail avec le plus de tact et de conscience professionnelle possible. Tous les thérapeutes connaissent ce dont je parle, même en y mettant d'autres points de vue sur les événements des séances. C’est même peut-être un des savoirs principaux des thérapeutes que de pouvoir maintenir vivant dans leur pensée plusieurs points de vues sur une situation tout en effectuant un choix de priorité.

La qualité de la thérapie serait liée aux choix de points de vue, à la constitution d'un monde suffisamment commun entre patient et thérapeute. 

L’élaboration théorique de cette notion de point de vue, appelé aussi vertex ou regard, est développée dans un autre chapitre de ce site.

A quelle dimension de la rencontre avec son patient l'intervenant accorde-t-il son attention, quel point de vue adopte-t-il sur les phénomènes qui apparaissent? Quels aspects de la réalité considère-t-il? Comment cela évolue-t-il au long d'une séance? Quelle modalité d'appréhension, quelle organisation du monde sont pratiqués.
Notre recherche a débuté en fonction de cinq points de vue que nous avons repérés dans nos pratiques respectives (Stitelmann, 1999). Nous les différencions intuitivement dans notre pratique.

Plusieurs auteurs de la recherche en thérapie ont approché cette idée que plusieurs points de vues peuvent se côtoyer dans la manière de considérer la thérapie ou dans la manière de considérer les patients.

Le temps est loin, espérons le, des idées affirmant qu'une seule théorie pourrait être valable pour tous les cas ou celle des explications causales directes et unidirectionnelles ou encore celle des excommunications et exclusions des sociétés professionnelles résultants des divergences de vue dans le cadre des courants désormais métissés. 

L'apport de la pensée de la complexité (Morin) invite à composer avec la diversité, avec le doute, la certitude, le vide, l'auto-organisation systémique ou les causalités multiples. 

En France, Max Pagès, dans le cadre des thérapies corporelles et émotionnelles a conceptualisé 3 systèmes interdépendants, corps, affect, socioculture, comme étant des constituants de la personne humaine. Chacun de ces systèmes exige des théories et des techniques d’intervention différentes. Chacun d'eux produit des pathologies différenciées et appelle des thérapies différenciées. Cet auteur s'est attaché tout particulièrement à étudier ce qu'il a appelé les blocs intersystémiques, les espaces intersystémiques, qui sont situés à la rencontre de deux des systèmes qui l’intéresse. Ce sont les lieux des plus grandes difficultés existentielles, pense-t-il, et ils demandent des interventions complexes et très nuancées (Pagès, Psychothérapie et complexité, 1995). 

Aux USA, Lichtenberg (1999, 2004) a proposé de considérer les problématiques rencontrées en psychothérapie selon 5 systèmes motivationnels auto-organisés en liaison complexe intra et intersystémique qui se développent à partir de besoins différents:

-         système de régulation psychique des exigences physiologiques de nourriture, élimination, 
          sommeil, équilibre, stimulation tactile, chaleur, santé

-         système orienté sur l'attachement et les affiliations ultérieures

-         système orienté sur l'exploration et l'affirmation de la présence

-         système orienté sur les réactions aux expériences aversives par opposition

-         système orienté sur la jouissance sensuelle et sexuelle

Chacun de ces système nécessite des interventions techniques et des élaborations théoriques elles aussi différenciées. "Les systèmes motivationnels sont des constituants définissant des aspects d'expérience vécue de moment en moment. Changeant constamment de manière fluide, chaque système peut être dominant dans une certaine expérience vécue, les autres étant actifs ou en sommeil" (Lichtenberg 2004, p.56) 

En Italie, Antonino Ferro( 2000, 2002, 2004) dans le cadre de la psychanalyse post-bionnienne, a invité les thérapeutes à considérer le matériel émergent des séances selon 3 grandes lignées ou mondes, marquant chacune un saut de complexité croissant:

-         freudienne, orientée sur le monde interne d’objets totaux

-         kleinienne, orientée sur le monde interne d’objets partiels

-         bionienne, orientée sur l’émergence des formes psychiques symboliques complexes et sur 
          les processus de transformation de la relation patient – thérapeute en temps réel.

Cet auteur a déployé tout particulièrement la troisième orientation de manière vigoureuse et très cohérente, avec les effets de champ qui l'habite. Là encore, théories et techniques doivent se transformer et entrer dans un mouvement oscillatoire qui exige une grande souplesse de la part du professionnel.

En Suisse enfin, j’ai moi-même (Stitelmann 1999, 2002, 2004, 2005, 2006), dans le cadre des thérapies poïétiques et expressives naissantes, invité à considérer de manière différenciée le matériel des séances selon des perspectives inter relationnelle, intra psychique d'objet entier, intrapsychique d'objet partiel, du champ relationnel. 

De tous ces exemples de la scène thérapeutique internationale, ressort l'idée qu'un seul paradigme n'est pas suffisant pour répondre aux situations cliniques et aux élaborations théoriques actuelles. La théorie de la complexité nous oriente vers la nécessité de maintenir vivants, côte à côte, afin d'y faire appel en temps opportuns, plusieurs paradigmes, points de vue, systèmes de compréhension. 

Voici les points de vue sur lesquels nous avons développés une réflexion dans cette recherche:

Le point de vue systémique et inter-relationnel:
ce qui est vécu dans la séance, exprimé en image, verbalement ou par d'autres moyens par le patient peut être considéré comme se référant à des personnages réels de la vie du patient: ses parents, ses amis, ses soignants, ... que ceci soit considéré dans une dimension bi-directionnelle ou dans une dimension systémique plus complexe. Selon ce point de vue, toute expression et création du patient rend perceptible des dynamiques et stratégies relationnelles tout en permettant et démontrant une ré-élaboration des relations principales, éventuellement problématiques.

Le point de vue intra-psychique :
l'élément créé peut aussi être considéré comme évoquant et mettant en mouvement des aspects psychiques internes du patient projetés dans cette création ou sur le thérapeute par le biais de phénomènes transférentiels. Que l'on se réfère à une école freudienne, kleinienne, ou autre, la création est alors considérée comme dissimulant ou transportant la réalité interne du patient. Cette réalité interne qui attire notre attention va être ré-élaborée, souvent  au moyen de l'interprétation, dans le sens psychanalytique du terme.

Le point de vue de l'émergence créatrice:
On peut se centrer sur la création pour elle-même, sur ses modalités d'émergence, sans se soucier de ce qu'elle peut représenter d'autre que sa propre émergence sensible.

Ce point de vue est plus orienté vers le présent et le futur immédiat et le lieu même de la rencontre que vers le passé et l'ailleurs. Le thérapeute est attentif à la forme, à sa manière d'apparaître au monde et à celle avec laquelle le patient se met à son service. Il est attentif à l'interprétation, au sens artistique du terme, du matériau.

Une idée est sous-jacente à ce point de vue: la force vitale et l'activation des potentiels de santé, actifs dans le processus de création, emportent et transforment la personne et/ou son environnement socio-culturel dans son entier, par la mise en acte de l’expérience expressive.
La création apporte un "en-plus" plutôt qu'elle ne traduit en un autre langage ce qui serait "déjà-là". La transformation du matériau implique une transformation de la personne.

Le point de vue du champ relationnel:
le champ relationnel, aux confins des théories psychanalytiques et phénoménologiques, est considéré comme une matrice, un socle intersubjectif créé par la rencontre elle-même et sur lequel vont se déployer les événements de cette rencontre ainsi que les pensées et événements explicites émergents dans l’esprit de chaque partenaire. C'est l'émergence d'une "eco-ego-structure" dont nous faisons partie qui attire notre attention.
Selon ce point de vue, nous avons l'habitude de considérer la création d’une part comme l’actualisation du champ et d’autre part comme reflétant la manière dont le patient perçoit ce qui est en train de se passer dans la constitution du champ relationnel. Ce processus se passe en grande partie de manière inconsciente.
Dans ce point de vue, l'expression du patient peut indiquer au thérapeute le degré de sa disponibilité à faire évoluer le champ et la manière dont le patient perçoit cette disponibilité.

Le point de vue communautaire:
On peut enfin se centrer sur la création en tant qu’elle est située dans un contexte institutionnel bien précis, dans une réelle unité de soin, avec tels ou tels professionnels, bénévoles, patients, proches. La culture hospitalière, ses habitudes, ses temps forts, son climat peut être nourrie par ces créations. Toute création y est comprise comme influencée par et influençant cette communauté, elle est l'actualisation de cette communauté. haque événement de chaque séance peut être appréhendé à partir d'un de ces points de vue. Lorsqu’un point de vue est actif ou dominant, les autres sont inactifs ou mis en arrière plan. Ce point de vue partagé par les partenaires, crée une sorte de monde dans lequel évoluent les partenaires. Les mondes créés sont toujours justes et réels mais souvent exclusifs les uns des autres, comme la lumière peut être conçue, de manière exclusive, comme onde ou comme particule.

Nous nous demandons dans cette recherche comment tout cela se met en place, évolue et se transforme. Nous voulons effectuer une étude de ces particularités.