quoi

La quoi-titude (Stitelmann, 1999) est la capacité à supporter le questionnement du contact avec l’inconnu et l’angoisse de ne plus savoir, de ne pas avoir de repère suffisant. C’est un certain regard sur ce qui advient dans notre rencontre avec le monde. Bion parlait de capacité négative pour situer cette capacité réellement positive pour la maturation humaine.                                 

Face à un inconnu, les peintures de pluie par exemple dans le champ artistique, ou un émoi, un geste, des paroles surprenantes, on peut transformer l’angoisse, souvent présente en en-quoisse. On advient alors au questionnement. On est capable de supporter le questionnement : c’est quoi, ce qui arrive là ? Non pas d’où cela vient-il ou pourquoi est-ce là, ou encore vers quoi cela peut-il aller. Avant tout : c’est quoi, ce qui advient ?

On en reste coït, d’abord, puis, éventuellement, on peut en devenir quoi. 

QUOI, question si fondamentale, question des questions. C’est très intéressant d’être quoi, d’être un questionneur, un questionneur du monde et un questionneur de soi ; dans le silence du je-sais-déjà, du je-suis (Ouaknin, 1998).  

Il y a, dans ce moment de passage de l’angoisse à l’en-quoisse, une attitude, un regard de curiosité, un sentiment esthétique, une interruption, une latence, une ouverture sur l’entre-monde (Kaes 1997). 

Ce qui est trop su, si su qu’il en est évident, peut subir un évidement, un évidement de l’évidemment, du trop-su.

Rencontrer des êtres humains, vivre le processus créatif, c’est se confronter à l’angoisse. Mais cela peut être aussi inventer l’en-quoisse: rencontre de l’autre humain et de l’autre soi-même dans ce qu’ils ne sont pas encore, avec curiosité et ouverture.
Un certain regard poïétique. 

La création des patients, des impatients, des proches ou des lointains, des soignants ou des chronifiants qui peuvent être tout cela à la fois; l’art dans le sens du processus expressif et créatif, l’art singulier surtout, nous montrent la résistance de l’être à la maladie et à l’aliénation. De la pure en-quoisse!

C’est pourquoi la création et l’expression devraient de plus en plus trouver place dans les milieux psychiatriques. Comme un pont jeté entre l’angoisse et l’en-quoisse ; entre la maladie et la santé. 

Voici quelques brèves histoires pour approfondir l’étude de cette idée de quoi-titude, l’attitude du quoi. 

Les picassos de Clémentine

Ce jour-là, Clémentine vient au Centre de Jour (une structure intermédiaire du réseau psychiatrique genevois que j’ai créé quelques années auparavant, centre qui est orienté sur la rencontre et sur la création), elle y vient assez régulièrement, surtout quand ça va pas trop bien ou quand ça va vraiment bien, comme elle dit. Elle a alors des projets créatifs.

Je connais Clémentine depuis une quinzaine d’année pour l’avoir d’abord accompagnée dans un travail thérapeutique en vidéo fiction pendant trois ans alors que je travaillais dans les Institutions Universitaires de Psychiatrie de Genève.

Habitant le même quartier, nous nous croisons parfois dans la rue et ne manquons pas d’échanger quelques mots, même pendant les années où nous n’avons pas travaillé ensemble. Je crois que nous nous apprécions et que nous avons de l’estime l’un pour l’autre.

Elle vient ce jour-là au Centre parce que ça va pas, enfin plutôt parce que ça va trop bien, trop haut justement. Elle sait que c’est là que ça commence justement à ne pas aller trop bien. Alors elle vient, elle vient me voir.

Elle entre dans la salle de rencontre d’abord et cherche des interlocuteurs, des regards, des échanges de parole. Mais elle parle beaucoup, trop fort et trop vite, alors les personnes présentes ont tendance à détourner la tête. Certains même doivent quitter la pièce.

Clémentine entre dans la salle-atelier. Je vais faire un picasso! dit-elle en se régalant à l’avance.

Nous savons ce que cela veut dire. Elle va chercher deux grandes feuilles et les accole précautionneusement en demandant mon aide pour que ce soit bien fait.

Elle lance sur sa feuille doublée quelques entrelacs de craie en riant sous cape mais avec concentration et inspiration.

Alors qu’est-ce que c’est aujourd’hui? Parlant pour elle-même.

La vierge Marie! Des poissons? Oui de poissons! C’est marrant c’est toujours des poissons ou quelque chose comme ça

Puis elle remplit les espaces créés par les entrelacs, leur donne des yeux, cette fois quelques bouches aussi, ce n’est pas toujours le cas.

Trois quarts d’heure plus tard, c’est le temps que lui prend son travail effectué seul, elle m’invite à venir voir.  

C’est quoi?  Me demande-t-elle.

Des poissons! Dis-je.

Ah, vous voyez, c’est bien, on est d’accord!  Répond-elle.

C’est une famille poisson, la maman ici, les enfants ici et là, le papa? Où il est le papa?

( Instant d’inquiétude)

Ah, il est là, (en tournant la feuille).

 C’est toute la famille réunie. 

Puis se tournant vers les autres participants de l’atelier: regardez-vous autres vous voyez les poissons, ils sont beaux mes poissons hein! Il est bien mon picasso!

Je pourrais le donner à mon voisin ou à mon cousin, ou à ma nièce au Portugal. Je pourrais le donner ... non pas celui-là, je le laisse ici

Alors nous rangeons son dessin dans son cartable en repliant les deux faces l’une contre l’autre. Nous parlons tranquillement de quelques sujets banals dont j’ai oublié la teneur. Lorsque nous nous dirigeons vers la sortie où je la raccompagne, elle me regarde en disant.

Ça va mieux. On pourrait le mettre sur le Mur à Paroles? Tout le monde pourrait le voir. Il est un peu trop grand. On fait bien les choses ensemble hein? 

(Le Mur à Paroles est un panneau libre d’accès à tout le monde sur un mur de l’espace de rencontre du Centre de Jour).
 
Il y a bien des façons de comprendre cette séquence, toutes aussi intéressantes et juste les unes que les autres; y a-t-il déjà eu une seule vérité?

J’en propose la suivante: Clémentine vient ce jour portant cette poussée affective et énergétique qu’elle connaît bien et l’associe à une éventuelle décompensation, cela l’inquiète à juste titre, cela l’inquiète immensément, cela l’angoisse. C’est cette angoisse qui justement l’alerte et l’incite à venir au Centre de Jour.

Et que se passe-t-il?

Elle va dans l’atelier et se met à gribouiller des entrelacs qui lui servent d’ouvreurs de questions! En effet, elle se questionne à propos de ce qu’ils peuvent représenter, elle remet en marche un mouvement de symbolisation, un mouvement de sens plutôt que simplement affectif ou corporel. Elle en devient alors ouverte à ses lointains intérieurs (Michaux) et à son environnement.

Parallèlement, il faut bien comprendre qu’elle peut faire cela car elle est dans un groupe. Une institution ouverte à la recevoir, elle ne se prive pas d’ailleurs de déposer dans les personnes présentes, usagers et accueillants, la charge affective qui la bouleverse. Cette déposition est d’ailleurs un élément clé de cette situation car, c’est ce que j’ai ressenti d’elle en moi qui m’a permis de partager sa vie intérieure sur le moment et de l’accompagner, même silencieusement, dans l’élaboration et la création en cours.

Il fallait qu’elle dépose cette partie insupportable d’elle, que je la supporte pour elle et puisse la comprendre, dans mon for intérieur avant de me retourner au-devant d’elle, sans forcément, je le souligne, verbaliser le contenu du sens symbolique qui a été élaboré. Clémentine passe, dans cette séquence, de l’angoisse à l’en-quoisse. La peinture donne forme à l’angoisse puis à l’en-quoisse. Elle se questionne sur les formes qui jaillissent de sa gestuelle : que sont-elles plus que, que signifient-elles. Elle me questionne tissant et entrelaçant non seulement des formes sur ses feuilles de papier, mais aussi notre relation, nos émois, nos imaginaires. Sans m’étendre plus sur la séquence, à un moment, elle avait peint sur deux feuilles des formes entrelacées, à la recherche du poisson-père, elle était inquiète, me demandait si je le voyais. Elle ne savait pas comment voir ensemble les deux feuilles, comme elle ne savait pas comment rassembler nos deux persones ces derniers jours sans venir au Centre. Je lui ai proposé du scotch, en assemblant les feuilles, l’en-quoisse apparu plus vive encore, avec une tonalité de réjouissance, de curiosité émerveillée.
 
Accompagner des personnes selon ce type de dispositifs nécessite une curiosité pour la vie psychique des êtres humains et pour les formes émergentes des existences. Cela nécessite aussi le courage de ressentir en soi des affects de grande intensité et parfois de violence que l’image transporte mieux que les mots, plus vite et plus intensément, comme l’eau le fait pour l’électricité. Cela nécessite de ne pas savoir et de se poser la question : quoi ?

 Madame Aie

Cette jeune femme vivait dans une structure thérapeutique, sa souffrance psychique le nécessitait, vivre seule lui était alors impossible. Pourtant, des années auparavant, elle avait été enseignante et disposait d’un logement coquet, aux dires des personnes qui la connaissaient.

Au moment dont je vais vous parler, elle en était venue à douter tant et tant d’elle, à éviter tant et tant de se rencontrer elle même, qu’elle préférait se démettre de tout pouvoir sur sa vie. Elle aurait préféré être handicapée mentale, elle se définissait comme étant mongole.

Elle participait à un atelier thérapeutique à médiation expressive en groupe que j’animais. La structure groupale lui était inaccessible et j’avais dû organiser pour elle un dispositif particulier dans lequel elle pouvait explorer une piste personnelle sans s’intégrer au processus groupal autrement qu’en partageant la même pièce dans le même temps.

Elle dessinait avec une certaine poésie des personnages assez stéréotypés.

La séquence que je présente maintenant dura quelques 8-9 semaines et fut engagée le jour où elle ne trouva plus les moyens psychiques de faire des formes figuratives, comme à l’habitude.

Imaginez un instant que vos doigts ne peuvent plus dessiner des bonshommes, des arbres, des ballons, mais ne peuvent qu’hésiter, gribouiller, errer, … Imaginez que votre esprit ne retrouve plus la façon de penser une forme mais ne produise que des entrelacs de pensées déconnectées ou filandreuses, éparses !

Je crois que c’est ce qui lui était alors arrivé. Elle dessinait pourtant avec une pathétique énergie de désespoir de manière abstraite. A côté de la douleur que cela éveillait en elle et en moi, l’accompagnant dans cet atelier, je n’étais pas insensible au versant esthétique de sa démarche car je traversais à la même époque une période abstraite dans ma propre peinture. Les anxiétés et questions que je trouvais sur ma route, elle semblait les traverser elle aussi ; mais ce qui exigeait de moi un réel effort et labeur de déprise la gagnait, l’écrasait. Elle ne vivait pas ce sentiment d’intense liberté du jeu formel et plastique qui m’habitait dans certain moment. Nos abstractions, bien que posant les mêmes problèmes esthétiques  et enracinées dans les mêmes sphères de la psyché, n’étaient pas les mêmes.  Je pouvais à tout moment re-figurer quelque chose, j’y tombais même trop facilement, au début, angoissé par l’informe. Même dans l’abstraction des structures prenaient trop et trop vite le pas sur l’errance. Elle ne pouvait plus figurer, elle plongeait, sans pouvoir refaire surface, dans ces zones mystérieuses d’avant le langage et d’avant la représentation en image.

Ce n’est qu’en élaborant, au fil de notre accompagnement mutuel, mes propres angoisses de l’informe et du pré-représentatif que je pus probablement réellement lui être utile.

Elle était attentive, je voyais son regard intense, à la façon dont je cherchais à comprendre, à nommer notre expérience.

Un jour elle dessina avec assurance et simplicité un petit personnage féminin : c’est Claudine me commenta-t-elle, c’est Claudine qui regarde, elle se demande. Le sourire un peu caché qui traversa son visage à ce moment reste gravé à ma mémoire ; il me rappelle un sentiment que j’avais eu, enfant, à la sortie d’une presque-noyade, lorsque mes yeux se rouvrirent, se ravirent, sur un ciel bleu parsemé de nuages d’un blanc lumineux.

Ensuite, pendant plusieurs mois, elle vint fréquemment à l’atelier, m^^eme hors des séances, pour y dessiner des personnages, des animaux, des scènes de vie quotidienne en chantant des chansons françaises nostalgiques.

L’accompagner dans cet épisode avait nécessité de ma part un engagement personnel que je n’avais pas soupçonné  au départ, mais qui m’avait été très enrichissant, à moi aussi. 

Il est clair que l’angoisse avait habité cette rencontre, il est clair aussi qu’à un moment, cette angoisse a fait place à un questionnement, les formes peintes sont des questions, si on les regarde. 

Freud, père de la psychanalyse, nous a appris à considérer l’angoisse en lien à l’état d’immaturité et de dépendance du nourrisson. Celui-ci est doté d’un psychisme ouvert, inachevé, aux propriétés plastiques phénoménales (imaginez qu’il apprend une langue en quelques dizaines de mois!). Ce nourrisson ressent, perçoit ce qui l’habite de pulsions, de sensations, de pensées naissantes, d’émotions. Il est soumis à un flot d’excitation venant de l’intérieur de son corps, des mouvances pulsionnelles et du fonctionnement de son organisme ainsi que de l’extérieur de son corps, de son environnement qui est mû par d’autres besoins et désirs. Ce nourrisson est pourtant déjà nanti d’une relative, mais fragile stabilité fonctionnelle acquise, nous l’avons appris depuis Freud, lors de sa période de vie intra-utérine.

Cet auteur propose alors de considérer l’angoisse primaire comme une réaction du moi naissant du nourrisson face à la sensation de perte de stabilité et d’unité. La façon dont sont vécues les premières angoisses et les réactions des personnes entourant le bébé sont fondamentales pour le développement de tout être humain. Ensuite, dans le parcours de vie, l’angoisse devient un signal affectif devant tout ce qui est perçu comme menaçant pour l’équilibre acquis par le moi.  

Bion, a prolongé la pensée de Freud dans la lignée kleinienne, de façon par ailleurs tout à fait radicale et novatrice. Il reliait l’angoisse à un sentiment de changement catastrophique, trop massif pour qu’y survive la sensation d’exister.

Tout changement central et radical de soi produirait cette angoisse. La question demeure de savoir si le thérapeute sera capable de seconder son patient dans la traversée de tels affects, donc s’il sera capable, lui aussi, du courage de traverser de tels affects pour lui-même.

Ce même auteur a développé une théorie, admise largement depuis, quand à la façon dont le nourrisson s’y prend pour traiter ces angoisses alors qu’il est si peu armé.

L’idée principale est qu’il invente un mode de communication essentiellement corporel par lequel il fait ressentir à ses parents les sensations auxquelles ses sens lui donnent accès mais qu’il ne peut pas gérer seul. Ainsi va-t-il pleurer suffisamment fort, gesticuler, grimacer à cause de ce mal de ventre, la faim, qui lui donne cette sensation horrible de déchirure, d’arrachement angoissant, agonisant. Ainsi va-t-il éveiller chez ses parents une inquiétude, une anxiété, ainsi va-t-il stimuler leurs soucis parentaux naturels: Est-il malade? Souffre-t-il notre bébé? A-t-il froid? Faim?  La grippe?

L’angoisse du bébé, évacuée dans la pensée des parents, ressentie dés lors par ses parents, le sera dans la plupart des cas sous une forme simple d’anxiété, d’inquiétude, car les parents connaissent la vie, ils connaissent les maux de ventre, ils ont vécu cela déjà. Alors ils n’en ont pas trop peur et vont apporter à leur bébé de quoi calmer la sensation douloureuse par des gestes adéquats accompagnés de mots et attitudes émotionnelles connotant l’événement. Ils vont transformer la douleur en apaisement et, par là, amoindrir l’angoisse et la transformer, elle aussi, en plaisir et satisfaction (Bion 1970).
La question précède la curiosité qui précède l’élaboration, qui débouche sur une certaine réponse. Cette réponse n’épuise d’ailleurs jamais la question. Elle la renforce même, elle permet au bébé de se la poser à lui-même, de la supporter, d’y apporter ses propres réponses en grandissant.

Si le quoi de Bion est orienté sur la curiosité, le désir de connaître, un autre auteur me semble apporter des éléments tout à fait intéressants quant aux liens tissés entre l’angoisse et le processus créatif et esthétique: D. Meltzer.

Cet autre psychanalyste a conceptualisé et décrit ce qu’il a appelé le conflit esthétique, qui est, en résumé, celui que connaît le nourrisson à la naissance confronté à l’immensité du sentiment de beauté, à la limite du supportable, ressenti devant la perception du monde qui jaillit à lui à travers ses sens, perceptions désormais non filtrées par le corps maternel (Meltzer 1988).
Alors, l’angoisse! Angoisse de tant de beauté !

Beauté de la question et question de la beauté s’originent ensemble.

La maturation intra-utérine l’avait conduit, ce nourrisson, à une certaine stabilité existentielle. La naissance provoque cette inéluctable catastrophe  (dans le sens d’un changement radical) ne permettant plus jamais le retour à l’organisation préalable ; ceci est accompagné d’angoisse, bien évidemment. Dans la mesure où l’angoisse est tolérable, elle  peut-être suffisamment transformée en expérience de vie par le nourrisson et son environnement. Ils créent alors, ensemble, une sorte de tremplin vers le monde et le futur, vers l’inconnu : l’en-quoisse. Le sentiment de la beauté apportant un émerveillement qui ouvre à rencontrer plus encore le monde et les émois des autres êtres humains. 
La création, parfois artistique, mais il n’est pas nécessaire qu’elle appartienne au monde de l’art, s’enracine dans une formation-transformation de soi ; dans un déséquilibre de sa personne. Alors l’angoisse est nécessairement au rendez-vous. La thérapie médiatisée par l’expression semble permettre la transformation de l’angoisse en en-quoisse dans ce célèbre espace transitionnel, conceptualisé par Winnicot (Winnicot, 1971).  

Un conte pour terminer cette réflexion sur la quoi-titude et la transformation. L’histoire du sable

Un ruisseau coulait, coulait le long d’une montagne. Peu à peu il grossit et devint une petite rivière puis un fleuve. Il coula longtemps jusqu’à ce qu’il atteigne le désert.
Il tenta de traverser le désert, mais ne le pouvait pas. Il avait beau s’élancer de toutes ses forces, impossible, il s’enlisait dans le sable.
Il voulait atteindre la mer, sans savoir ce que c’était au juste, il le voulait et pour cela il devait traverser le désert.
Il réfléchit longtemps, adossé au sable du désert puis, lorsqu’il fut proche de disparaîtredans le sable, il dit:
- le vent traverse bien le désert, lui. Une rivière le peut aussi.
- mais comment alors ?
- laisse le vent t’absorber !
Cette idée était particulièrement insupportable au jeune fleuve. Il n’avait pas du tout envie d’être absorbé ni par le sable, ni par le vent et de perdre ainsi son identité. Allait-il retrouver plus loin son identité si le vent l’emportait ?
- si tu ne me crois pas tu peux rester ici et disparaître dans le désert, absorbé aussi ! dit le sable.
- mais redeviendrais-je le même fleuve qu’aujourd’hui ?
-  le vent transporte l’eau, pas le fleuve, et de l’autre côté du désert, il la relâche sous forme de pluie, un autre cours d’eau pourra prendre forme et aller jusqu’à le mer.
Alors le fleuve eut quelques réminiscences d’un temps où il était eau, porté dans les bras du vent. Il perçu quelque chose d’un intimité à la fois très ancienne et nouvelle à lui-même.

Et l’on vit s’élever sous le soleil de midi une vapeur tiède que prit le vent.