Rachel et Fifi Brindacier

Rachel et Fifi Brindacier 

Lors de la séance de reprise après les vacances, une fillette qui est en thérapie expressive individuelle avec moi, appelons-la Rachel, me raconte qu’elle a regardé une cassette vidéo de Fifi Brindacier (Pipi Langstrump), je connais l’histoire, mes propres filles ont été passionnées, entre 6 et 10 ans, par cette héroïne.

Rachel me parle, mais la reprise d’après les vacances m’est difficile, je suis à penser à une conférence que je dois faire sur le thème de la création, je suis aussi à quelques aventures artistiques urgentes qui m’entraînent, pendant cette séance, vers un texte en chantier : la perdue. C’est l’histoire d’une femme âgée qui perd son conjoint et qui se rend compte qu’elle avait déjà tant perdu jusque là : son père, son fils, jusqu’à la sensation de s’être elle-même sacrifiée à l’aisance matérielle. Elle pleure beaucoup et ne sait plus trouver de sens à sa vie au point que mourir lui semble être la seule issue. Ce récit a envahi ma création de l’été.

Soudain, la fillette me sort de ma rêverie. « Et alors ils ont perdu la langue de poche ! » Assise par terre, elle a la main sur la bouche, le corps plié sur ses genoux.
« Ils ont perdu la langue de poche ! » 

Avançant dans la nuit d’une maison abandonnée deux enfants y ont entendu des bruits bizarres, serait-ce des fantômes ? Ils vont, prudemment et avec courage, écartant poussière et toiles d’araignée à l’affût du moindre bruit, une lampe de poche à la main.

Ils sont seuls, la curiosité fouettée par l’absence des parents. Soudain, la fille voit une grosse araignée et entend un cri hennissant alors que surgit un immense personnage fantomatique en haut d’un escalier. La lampe tombe, la lumière s’éteint, les enfants crient. « Et alors, ils ont perdu la langue de poche ! » me dit Rachel.

On reste sans mot devant la frayeur du fantôme. La langue est perdue, elle a perdu sa poche, la langue du verbe devient cri, devient geste, devient immobilité ; elle n’a plus les mots lorsqu’elle perd sa poche. L’expression est tombée de frayeur, ce qui éclaire tombe, le contenu est transformé dans la chute, disparaît-il ? Ou bien émerge-t-il ? Se transforme-t-il ? Le contenant ne contient plus, la poche. Il ne contient plus ou libère-t-il les formes ? 

Revenons à l’histoire de Fifi aux longs bas, c’est son nom en suédois. C’est une histoire que je crois connaître et qui retient l’image d’une fillette jouissant d’une grande liberté (elle gère sa vie et vit seule sans ses parents), elle est forte (elle porte son cheval sur une main, en français, elle s’appelle Brindacier) et indépendante (elle a une malle de pièce d’or avec lesquelles elle achète sans compter ce dont elle a besoin), débrouillarde et joyeuse (elle adore faire des blagues). C’est cette image d’indépendance et de liberté face aux normes sociales qui est développée dans une mauvaise série de dessin animé télévisé ou dans un film réalisé dans les années 60 qui passe régulièrement vers noël à la TV mais qui colle pourtant un peu plus au scénario originel.

L’auteur, suédoise, est Astrid Lindgren. Fifi est sa première œuvre d’une longue carrière à succès. Elle a écrit Fifi pour les enfants de sa famille alors qu’elle s’était blessé à la cheville et ne pouvait pas se déplacer. Je cite l’introduction d’une traduction française renouvelée en 1995. « …dans l’univers bien sage de ce qu’on appelait alors le littérature enfantine ; le personnage si neuf et si exceptionnel qu’était Fifi Brindacier, libre, primesautier, imprévisible, faisait irruption avec une joyeuse hardiesse. » (Lindgren, 1995)

Je pense que dans cette histoire réside autre chose que ce que nous croyons habituellement, quelque chose qui a trait à la capacité de perdre pour créer de nouveaux sens à la vie. 

Rachel m’en ouvre une nouvelle perception, elle qui s’interroge sur certaines logiques de filiation de sa famille. En début de thérapie, la mère m’avait lancé subrepticement une phrase m’indiquant que son propre père ne devait certainement pas être réellement le sien et que son premier mari, le père de Rachel, était mort lorsqu’elle avait quelques mois et qu’elle, la mère, s’en voulait terriblement de ne pas pouvoir offrir de père à sa fille. Rachel a un excellent rapport avec son beau-père, second mari de sa mère. Elle l’appelle par son prénom tout en le considérant comme ce tiers paternel qui ouvre les enfants au monde et les aide à sortir du gynécée.

Revenons donc à l’histoire de Fifi qui est survivante d’un naufrage dans lequel disparaît son père, le capitaine Brindacier. Elle avait déjà perdu sa mère à l’âge du berceau, on n’en connaît pas les conditions, mais Fifi est persuadée que sa mère habite dans le ciel et qu’elle la voit à travers un trou entre les nuages. Elle se confie parfois à elle, lorsqu’elle est dans le doute.

Elle est aussi persuadée tout au long de l’histoire que son père n’est pas mort dans le naufrage et qu’il reviendra la voir. Le lecteur l’imagine volontiers mythomane. Elle dit souvent qu’il est le roi des cannibales. « C’est pas tout le monde qui a un papa comme ça » dit-elle à ceux qui voudraient plaindre la pauvre orpheline. Fifi vit dans une villa, la villa Drôlederepos (Villa Villakula) , que son père avait acheté pour ses vieux jours.

D’une caisse d’or, elle retire les pièces nécessaires pour vivre et surtout pour faire des cadeaux aux enfants orphelins. Sa première dépense fut d’acheter un cheval qui vivait depuis lors avec elle dans sa maison. Elle avait aussi un compagnon singe. L’histoire décrit un certain nombre d’aventures vécues par la fillette aux tresses rousses avec deux enfants voisins, Tommy et Annika.

La séquence que raconte Rachel lors de la séance de reprise est celle de la première rencontre des trois enfants.

Rassemblons quelques éléments que l’on peut considérer comme des personnages de l’histoire de Fifi mais plus encore comme des personnages de notre rencontre humaine thérapeutique: la langue de poche perdue ; la maison soi-disant abandonnée ; la perte du bateau dans le naufrage ; la mort ou la disparition du père ; la mort de la mère ; et puis il y a aussi, émergeant de la séance thérapeutique: l’interruption des vacances, la fin des vacances d’été, l’histoire de la perdue avec une femme, une fillette qui perd le sens de son existence et constate son impuissance à créer un nouvel ordre des choses.

Des pertes, oui, mais des pertes partielles pour Fifi, l’héroïne de Rachel, qui ne remettent peut-être pas en question son identité et qui lui permettent de s’en nourrir. Elles sont contrebalancées par des gains de capacité créative qui émergent à l’intérieur d’elle et se cristallisent dans ses relations au monde.

Rachel, donc, à partir de cette langue de poche perdue, me raconte le film qu’elle a vu pendant les vacances et évoque son admiration pour le personnage de Fifi.

Elle ne l’a habituellement pas dans sa poche, sa langue à elle ; c’est d’ailleurs un des soucis de sa mère qui craint qu’elle ne délire et devienne folle à raconter tant d’histoires abracadabrantes à longueur de journée. Rachel souffre en outre d’énurésie, c’est ce qui a incité ses parents à la faire consulter. Il est apparu dans les premiers mois de la thérapie que cette énurésie était une création-réaction, cristallisation symptomatique, aux demandes et attentes des parents envers elle pour qu’elle retienne toutes ses élucubrations qui les angoissaient, eux, beaucoup.

Dans mon « cabinet »-atelier, ses premières peintures donnèrent lieu à d’incroyables actes manqués ou elle renversait les pots de peinture, déchirait la feuille « malencontreusement », salissait ses habits, la peinture coulant sous les emmanchures de son tablier lorsqu’elle levait les bras. A chaque fois elle semblait vérifier que je n’allais pas la réprimander.

J’avais bien sûr un peu peur pour mon mobilier, pour mes murs, pour le temps que le rangement demanderait, pour la quantité de peinture qu’elle utilisait (y en aurait-il encore pour les patients suivants !), mais surtout je ressentais une sorte de jubilation intérieure. Rachel était si différente de la perdue de mon histoire, notamment dans cette quête de l’approbation de l’expression de sa vivacité que la femme perdue n’avait jamais vraiment cherchée pour elle. Nous en avons passablement ri, de ces débordements, et les actes manqués se sont peu à peu transformés en actes manqués volontaires et théâtralisés, puis en actes créatifs agressifs ou affirmatifs réussis et l’énurésie n’a plus été utile. Transformation de l’expression, franchissement d’un seuil.

Son style expressif me semblait beaucoup plus intéressant que le contenu de ses créations qui était, somme toute et hors du fait qu’elles étaient son invention, banal. De même la qualité de l’ambiance affective de notre relation ainsi que celle qui m’habitait me semblait plus riche que le contenu des pensées qui venaient à ma conscience. Cette fillette me semblait douée d’une capacité d’imagination extraordinairement riche, foisonnante qui inquiétait fortement sa famille occupée en partie à éviter d’imaginer justement des réponses à quelque secret.

Rachel était soucieuse de l’effet de sa force poïétique sur ses parents, elle n’aimait pas leur anxiété et la douleur qu’elle percevait chez eux.

La fillette était aussi inquiète du sentiment de jouissance qu’elle-même ressentait lors des jeux et créations pratiqués en séance comme dans sa vie quotidienne. L’élan puissant de transformation qui la portait me semblait avoir été retenu, contenu, déformé, dévié sur le symptôme d’énurésie. Cela me semblait nécessiter de ma part la mise à disposition d’un environnement accueillant, encourageant pour ces potentiels de vie à venir. Cela nécessitait une qualité de présence de ma part susceptible de soutenir la forte vitalité de la fillette sans en être débordé d’angoisse ni sans réprimer ses modes d’expression.

Et voilà la langue de poche perdue par deux enfants explorateurs, curieux, à la rencontre de l’héroïne de la perte-création : Fifi Brindacier.

Je retrouvais en Rachel et en Fifi ce sentiment d’émerveillement jouissif, de surprise excitante de l’émergence créatrice, non pas tant pour ce qu’elle représente en terme de contenu symbolique, ni pour l’œuvre dans ses aspects esthétiques, ni pour le processus de symbolisation, mais pour l’acte poïétique même, le surgissement du nouveau, du jamais-encore-là, de l’autre-que-soi.