situation artistique le grand golem bleu

 Le grand Golem bleu                                                               

Plusieurs situations de création artistiques m'ont permis d'explorer la dimension spatiale du champ. Les voici présentées à partir de mon cahier de bord artistique dans lequel je relate les évolutions in-progress de mes recherches artistiques et pose parfois quelques réflexions plus théoriques.

Dans ce travail des Golem, il est essentiel que je puisse me défaire d’une partie du processus de création. Cette déprise est un décentrement, elle m’ouvre au monde, elle ouvre ma création à l’influence non pas seulement des autres humains qui peuvent être là, mais du champ entier, de cette ambiance qui habite tout ce qui se passe en un lieu et un temps présent. 

Un Golem commence par la préparation d’une mixture de pigment, médium à peindre, pâte, pour donner une consistance à la préparation. Cette mixture demande à être préparée longuement, elle doit être brassée, tritouillée, elle prend forme avec lenteur et surprise, elle n’est aucunement un projet précis, juste des gestes, des appels de couleur, des appels de texture, des appels de gestes.

Cette préparation est déposée sur un support, toile de préférence, posée à même le sol. Celle-ci est ensuite emballée dans un plastique fort et scotchée pour éviter toute fuite de la préparation.

Puis la toile emballée ainsi est déposée au sol et fermement scotchée en un endroit de passage lors d’un événement affectivement important, fête amicale, vernissage, …  Les participants de l’événement vont ainsi marcher sur la toile et en laisser le sillage de leurs
Grand Golem bleu - 200x120

cheminements. La mixture est pétrie par les pas, elle est dirigée sur les bords du chemin, elle est imprimée dans la toile là où se posent les pas.

Ensuite, seul dans mon atelier, je reprends la toile, ouvre son emballage et laisse sécher à l’air vif et retravaille la forme donnée, qui m’a toujours évoqué un personnage mythique archaïque et très fin à la fois, grossier et sensible, plein de contradiction et d’infinitude, imparfait et inachevé, dressé ou couché, un golem. 

Le Golem est, dans la culture juive, un personnage central et marginal à la fois. Il est sensé être construit par un sage à partir de matériaux banals du monde, de la terre, des pigments. Ce sage lui donne vie en lui insufflant le verbe, souvent en écrivant le mot vérité sur son front ou sa bouche 

Mais cet être ne peut pas réellement vivre, il est inachevé, il ne peut, malgré ses désirs de bien faire, que rater ses entreprises, faire du tort alors qu’il voudrait le bien. Il ne peut pas sauver la communauté. Ce n’est pas qu’il soit mauvais, c’est qu’il n’est pas né de Dieu, il n’a pas reçu le don du verbe de Dieu, mais que de l’homme, et même si c’est du plus sage de son époque, cet être ne peut pas égaler la création divine.

Un être vivant ne peut pas naître de la volonté de l’homme seul, même le plus inspiré, il a besoin de l’absence de l’homme pour devenir un vrai vivant, il a besoin que l’homme se retire de sa responsabilité de créateur, de son pouvoir. Alors seulement l’être vivant, lié à l’immensité du tout et son absence, peut développer, avec patience, une vie, la capacité d’être un humain pleinement. 

Et lorsque le processus créateur fonctionne selon le même élan, traversé de déprise de soi, au lieu de produire un objet d’art, il a des chances de laisser advenir la vraie vie : une œuvre.

C’est cette démarche qui sous-tend mes Golems, sans cesse répétés, toujours inachevés, toujours insuffisants, mais de plus en plus en phase avec le monde présent, avec le champ entier présent lors de sa création.

Golem gris de dos