situations artistiques et regard

Performance de Zürich

Lors d’un symposium de printemps de l’Université EGS, en avril 2005, Steve Levine faisait une conférence sur le thème de la vie quotidienne, le symposium nous invitait à réfléchir à ce thème à partir d’un poème de Pablo Neruda. Nous avions convenu de faire une intervention ensemble, Steve Levine offrant une conférence et moi un rebondissement créateur.

J’avais reçu de lui quelques mots-clés de sa conférence quelques jours auparavant. 

A l’écoute de ces mots, dans cette langue que je ne maîtrise pas tout à fait, l’anglais, je me mettais en état de rêverie et griffonnais quelques jeux sonores, quelques images et scènes que je pourrais jouer ensuite, j’avais décidé de faire mon intervention sous forme de performance.

J’avais décidé de porter un né de clown en honneur à l’orateur, spécialiste du jeu clownesque. J’avais aussi préparé une grosse casserole à remplir de quelques objets hétéroclites préparés et improvisés à chaud et qui, retirés un à un de la marmite, devenaient en cours de conférence des symboles matériels et clownesques des concepts offerts par Steve Levine.

Un de ces objets était un bout de fil métallique provenant d’un cintre à vêtement. Je l’avais rapidement modelé pendant la conférence en une image double, une anamorphose, en résonance à la thématique articulée par le conférencier entre l’attitude artistique  appolinienne et l’attitude dionysiaque. Vue d’un certain point de vue, la sculpture proposait l’image d’un cavalier au galop et d’un autre point de vue celle du conférencier lui-même, au profil caractéristique.

Tout est affaire de point de vue et une même forme artistique peut se développer dans une dimension appolinienne ou dionysiaque, selon le regard qu’on lui prête. Elle est donc habitée par ces deux mouvements, tout comme notre regard et la rencontre qui naît entre les deux. 

C’est lors de cette même performance que j’ai donné pour la première fois l’étymologie existentielle exacte et définitive du mot poiesis.

Po – vient de Poo, Winnie the Poo, ce personnage de livre d’enfants qui démontre la nécessaire attitude empreinte de naïveté, de regarder le nouveau d’une situation et de s’en émerveiller caractéristiques du personnage. Poo permet de poïétiser naïvement la banalité du quotidien.

Ìés– vient de yes, attitude d’ouverture inconditionnelle à ce qui advient. Dire oui à la vie.

Is – vient du verbe être en anglais, to be, décliné à la troisième personne impersonnelle du présent, it is, cela est, et voilà. Cela est signifie : cela devient, cela advient. Dans la poiesis, nous sommes partie du processus d’émergence qui nous habite.

Conférence fluxus 

En 2001, je donnais une conférence aux étudiants de l’Atelier à Genève sur le mouvement Fluxus et sur l’attitude artistique fluxus. (voir aussi ici et ici )

La conférence apportait en son contenu les éléments de compréhension du mouvement, de son développement et de quelques unes de ses idées fondamentales. Joignant l’exemple vivant à la parole, je voulais faire de cette conférence une performance fluxus pour rendre mon propos cohérent et pour introduire les participants au cœur de l’état d’esprit fluxus.

J’avais donc préparé un grand nombre d’objets hétéroclites dans la salle adjacente et construit une légère partition destinée à donner une trame à quelques acolytes qui devaient apporter les objets et les déposer derrière moi, à mes côtés puis, au fur et à mesure que mon propos devenait clair, devant moi, entre les spectateurs et le conférencier.

Un immense bric-à-brac, une installation gargantuesque se construisait autour de moi, m’enserrant en un filet monstrueux, moi continuant imperturbablement à parler sérieusement.

L’effet de confusion et de trouble espéré prenait de plus en plus corps, entre humour, anxiété et joie dionysiaque.
Une idée centrale à cette action était de troubler le discours de celui qui sait tout en le donnant ; d’offrir un texte et une sorte de contre-texte, comme un contre-point, qui invitait les spectateurs à construire dans le même temps leurs propres textes, leurs propres compréhensions de l’événement.

Il s’agissait de produire un mouvement de construction et de dé-construction dans le même temps. De donner un point de vue et un autre en même temps, l’un renvoyant à l’autre et se saisissant de lui transformations mutuelles. Points de vues contradictoires et complémentaires.

Le résultat en fut saisissant et très réussi.